mardi 30 octobre 2012

Erickson, une pédagogie du doute. -> vidéo (démonstration d'hypnose)

En 1964, Le psychiatre américain Milton Erickson a soixante-trois ans lorsque cette série de cinq démonstrations est filmée. Celle que je propose de regarder ici est la deuxième séance de cette série.
Ce film qui témoigne du style très caractéristique du Dr Erickson est intéressant à plusieurs égards.
Sans avoir la prétention de vous offrir un décryptage précis de cette séance (car il y aurait trop à observer et à expliquer), je me propose de vous donner quelques clés pour comprendre la particularité de cette démonstration. 


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  1. Le souvenir d'une expérience émotionnelle ou cognitive telle qu'une hypnose ramène immédiatement des petites réactions physiologiques qui favorisent le fait de rentrer à nouveau dans cet état déjà connu. C'est pourquoi Erickson demande à la femme si elle a déjà été dans une transe avant. Le mot trance en anglais était couramment associé aux états hypnotiques à cette époque et n'a pas la même connotation que le mot « transe » en français. La façon dont Erickson formule la question sous-entend qu'elle va de nouveau être dans une transe maintenant. Il utilise comme méthode d'induction un questionnement très suggestif orienté vers une expérience passée d'hypnose.
  2. Puis Erickson lui demande qui l'avait hypnotisée à l'époque. En la replongeant dans le contexte, il la pousse à revivre ce souvenir. Puisqu'elle est occupée à explorer sa mémoire, il lui est facile de guider le bras de la jeune femme dans une position qui est maintenue par une rigidité involontaire qu'on nomme catalepsie (il a lâché son bras mais au moment où elle était occupée à l'écouter, si bien que c'est inconsciemment qu'elle a "pris le relais" pour maintenir la position). L'hypnose s'accompagne souvent d'une catalepsie du corps et une catalepsie qui se maintient est le signe évident d'un état pré-hypnotique, voire hypnotique. Une catalepsie est une rigidité confortable qui s'accompagne souvent d'une analgésie, voire d'une anesthésie naturelles. 
  3. Remarquez comme Erickson répète systématiquement chacune des phrases que la femme prononce. Il les répète souvent avec une intonation interrogative. Ainsi, il obtient de sa part qu'elle fasse un léger « oui » de la tête pour lui confirmer qu'il a bien compris. Puis il enchaîne sur une nouvelle question suggestive ayant pour but de l'orienter vers l'hypnose. Ce simple élément de style très propre à Erickson a de multiples effets. Notons seulement qu'il insiste ainsi sur le fait qu'il l'a bien entendue et que sa réponse compte. Cela crée un climat de confiance réciproque très fort. Et ce qu'il lui demande s'inscrit dans la suite de ce qu'elle a dit, elle peut donc moins facilement y résister.
  4. Lorsque la femme reconnaît que la sensation qu'elle a dans son bras est un bon signe qu'elle est probablement dans une transe maintenant, Erickson lui demande quelle est cette sensation. Puis il répète mais en faisant semblant d'avoir mal compris ce qu'elle a dit. Il fait l'idiot en quelque sorte. Et plusieurs fois. Ainsi, il la pousse à dire « non » plusieurs fois. Il décharge sa résistance, car en effet, elle a un caractère vif et ses réponses laissent peu de place au doute. Le travail d'Erickson, ici, consiste à instiller du doute en elle, lui apprendre à douter. Elle finit par douter de ce qu'elle ressent et reconnaît que son bras n'a plus tellement l'air d'être vraiment une partie d'elle. Mais cette méthode de l'erreur volontaire qu'Erickson décrit souvent dans ses écrits a aussi pour effet de pousser le sujet à répéter l'information, à l'amplifier, à consolider la réponse en elle.
  5. C'est ce travail du doute qu'il continue aussitôt. Il lui demande, alors que c'est évident, si ses yeux sont ouverts. Elle répond bien sûr que oui. Aussitôt, il lui demande « En êtes-vous certaine ? » Cette simple question est bien connue comme une suggestion de doute très puissante depuis les travaux de Binet et Janet au XIXème siècle, qu'Erickson cite volontiers. En persistant dans ce doute, il obtient que ses yeux se ferment malgré elle, sans le demander directement (de plus, il la guide par ses propres clignements vers cette réaction). Il a installé un schéma de rapport entre eux : s'il insiste bien, par trois ou quatre questions semant le doute en elle et l'obligeant à s'interroger au-delà de sa certitude, il parvient à briser sa résistance et l'amener dans une autre direction. Erickson joue la carte de l'insistance et avec succès.
  6. Désormais ouverte à ses suggestions, le Dr Erickson lui souhaite de prendre beaucoup de plaisir dans l'avenir à faire un usage utile de l'hypnose dans un cadre médical ou dentaire et de ne surtout jamais l'utiliser pour divertir les gens mais pour les "restructurer" et les informer, ce qui est également une suggestion qu'il lui adresse. Cela nous laisse penser que la femme en question est une professionnelle de santé qui souhaite faire usage de l'hypnose et nécessite peut-être d'être encouragée pour gagner en habileté et en aisance dans cette pratique.
  7. Une chose étonnante avec cette femme est qu'elle garde tout au long de la séance un ton de voix et une façon de parler absolument vifs et lucides, absolument comme si elle était dans son état ordinaire. Cependant, elle dit elle-même ne pas l'être puisqu'elle ne peut plus bouger le bras et n'est plus consciente de rien si ce n'est de la voix d'Erickson. Une fois les yeux ouverts, elle ne voit plus que lui (elle ne voit plus les autres personnes présentes derrière les caméras). Ce phénomène est typique du « rapport » en hypnose profonde. La personne hypnotisée n'a plus de contact qu'avec la personne qui l'a hypnotisée. Elle est coupée de tout le reste du monde extérieur sauf si l'hypnotiseur avec qui elle est en rapport l'autorise à percevoir autre chose. Ce phénomène est une preuve largement suffisante de l'état hypnotique de cette femme. Cependant, elle a conservé la voix comme moyen de communication entre sa conscience et son guide. D'ordinaire, la plupart des personnes ressentent une difficulté croissante à parler et une grande paresse intérieure à faire un tel effort. Les réponses sont alors courtes et peu articulées. Et il faut souvent autoriser avec insistance la personne à faire cet effort pour qu'un contact verbal soit rétabli. Le fait qu'Erickson l'ait hypnotisée par des questions, donc un échange permanent a sûrement favorisé le maintien de son oralité. Cela convient aussi à sa façon de parler tout-à-fait dynamique.
  8. Comme le fait remarquer Jeffrey Zeig lorsqu'il commente cette session, le moment où le Dr Erickson « libère » le bras droit en mettant le bras gauche en catalepsie à la place est certainement un acte métaphorique fort par rapport au besoin de cette femme. La séance entière est un superbe recadrage qui contient de nombreux recadrages : une façon d'apprendre en sept minutes à adopter un regard, une position, une attitude très différentes par rapport aux choses.
  9. Après avoir appris à cette femme d'aplomb à douter, il émet un doute sur la douleur qu'elle ressent (ce qui nous permet de comprendre que cette femme souffrait d'une douleur en plus d'avoir besoin de plus d'aisance dans sa pratique professionnelle de l'hypnose). Il lui demande sa réaction à la phrase « je doute que vous ayez une douleur ». Il l'oblige à entrer en elle et à interroger la réalité de sa douleur. Toute partie de sa douleur qui ne serait pas réelle ne résisterait pas à un tel examen, maintenant qu'elle n'est plus enfermée dans sa certitude (croyance aveuglante, biais), mais qu'elle peut ouvrir un regard plus critique et sincère sur elle-même. Et c'est ce qui se produit : elle dit ne plus vraiment ressentir tellement de douleur et que c'est une chose merveilleuse.
  10. Notez qu'Erickson ne lui dit pas « A partir de maintenant, vous n'aurez plus mal... ». Il ne fait que lui poser d’innocentes questions. C'est ensuite à elle de s'autoriser ou non à construire en elle-même une réponse. Erickson ne sait pas s'il est bon pour elle de continuer ou non de ressentir de la douleur. Il lui offre seulement une ouverture d'esprit, une capacité à interroger ce qu'elle croyait certain, acquis, et ainsi à se construire, si c'est possible, un point de vue plus neuf et plus juste. Il lui offre une remise en question de sa douleur. Et ce questionnement, il l'a symbolisé à tous les niveaux dans son accompagnement : en ne lui posant que des questions ; en insistant sur le côté relatif de ce qu'on ressent en hypnose, en montrant que la sensation d'un bras peut se transmettre à un autre, qu'on peut oublier des choses, comme ce qu'elle ne voit plus et qu'elle n'entend plus, etc... Et donc, que la perception en général, tout comme la perception de la douleur, est une question de subjectivité. Erickson insiste souvent sur l'idée que l'hypnose consiste seulement à inciter les gens à reconnaître la subjectivité et l'arbitraire de leur expérience, et ainsi reconnaître qu'il peuvent très bien adopter d'autres façons de vivre les choses s'ils le souhaitent. C'est tout l'aspect permissif d'Erickson qui ne programme pas de solution, mais offre seulement la possibilité d'un changement.
  11. Alors qu'Erickson demande à la femme de se réveiller totalement, celle-ci lui répond « comment puis-je me réveiller totalement si je ne peux même pas rabaisser mon bras ». Sa résistance s'applique jusqu'au fait de refuser de se réveiller immédiatement. Elle finit par faire les choses, mais son processus consiste à s'approprier la façon dont cela se passe en y obéissant que partiellement dans un premier temps. Dans un sens, elle a bien retenu la leçon sur le doute.
  12. Erickson utilise à plusieurs reprise l'attente. Au sens où il attend, mais au sens également où il s'attend à ce que quelque chose de précis arrive, et son espoir très ferme est très suggestif. C'est le sens du mot anglais expectation, difficile à rendre en français. A plusieurs reprises, Erickson oppose à la résistance de la femme sa patience indéfectible teintée d'une conviction très ferme que la réaction qu'il a demandée (au début, que les yeux se ferment, à la fin, que le bras retombe et qu'elle se réveille) se produira. Son attitude suggère : « ce n'est qu'une question de temps, et j'ai tout mon temps (alors autant ne pas traîner) ». Cette attitude d'attente après avoir correctement suggéré une réponse est aussi l'une des bases de l'approche de l'hypnose typique du Dr Erickson. La patience et le respect du paramètre temps sont certainement parmi ses enseignements les plus capitaux. Et ceci n'est pas seulement une question de morale mais aussi une question technique. Ignorer qu'une réponse hypnotique se développe dans un certain temps, c'est probablement n'avoir rien compris à la nature même du phénomène hypnotique.

J'espère que ceux que cette vidéo aura intéressés se sentiront inspirés par l'élégance d'un style de communication hypnotique absolument impeccable. Que ce soit ou non le cas, je serai ravi de lire vos opinions, questions, remarques sur cet extrait. Laissez vos commentaires ! 


Dr Milton Erickson 1901-1980, USA
 

lundi 29 octobre 2012

Les secrets de l'hypnose tactile

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Une fois dans l'hypnose, le toucher sert encore à tester la réactivité et à l'approfondir l'état.



Suggestion non verbale et hypnotisme physio-mécanique

Au XXème siècle, l'hypnose est devenue quasiment indissociable de la suggestion verbale. La dimension linguistique de la relation d'influence entre l'hypnotiseur et l'hypnotisé à fait l'objet de toutes les attentions, et nombreux sont ceux qui cherchent la « formule » propre à plonger n'importe quel individu dans un état de somnambulisme hypnotique, la phrase qui condenserait tellement de contenu suggestif qu'elle serait suffisante à mettre une personne dans un état second, dans une transe. Moins nombreux sont ceux qui, suivant les conseils pratiques d'Erickson, ont passé assez de centaines, voire de milliers d'heures à travailler la suggestion qu'ils puissent produire des contenus suggestifs denses et précis.

Cela dit, la suggestion est une influence qui ne passe pas toujours par les mots. Au XIXe siècle, lorsque les psychiatres ont commencés à abandonner l'hypnotisme pour l'étude de la suggestion, ils l'entendaient dans son sens large, comprenant non seulement la suggestion verbale mais également la suggestion non verbale.

Prenez une boîte vide, faites semblant de la porter avec beaucoup d'efforts comme si elle était très lourde. Et sans dire un mot, transmettez-là à une autre personne. Celui-ci déploiera beaucoup trop de force pour la saisir et sera surpris de la trouver si légère. Peut-être même en perdra-t-il l'équilibre. Votre attitude a suggéré la lourdeur de la boîte, et a influencé par avance son appréciation de l'effort nécessaire. Il s'agit bien de suggestion non-verbale.

C'est notamment grâce à la suggestion non-verbale qu'il est possible d'accompagner une personne dans un état hypnotique sans prononcer un seul mot. Mais pas seulement.

Il existe des mécanismes physiologiques propres à induire l'hypnose. L'activation de ces mécanismes incite le cerveau à développer les deux caractéristiques d'une hypnose :
  • une altération de la conscience, un déplacement de la personnalité hors de son cadre habituel de croyance et d'interprétation.
  • une attitude d'attente (et non d'initiative) et de réceptivité accrue.
Ainsi, sans dire un mot, il est possible, par quelques gestes simples, d'obtenir cette altération accompagnée de cette relation spécifique et ainsi de plonger un individu dans un état dit hypnotique.

Il peut s'agir de jouer sur l'instruction non verbale par le regard et le visage, sur la proxémique (la position du corps par rapport à l'autre), sur les rythmes et le mouvement, notamment pour obtenir l'induction d'une hypnose sans contact tactile, à distance.


L'hypnose tactile 

 
Mais il reste une catégorie bien particulière d'inductions non-verbales et ce sont précisément les inductions tactiles : celles qui passent pas le toucher, par un contact.

Certaines personnes ont cherché du côté des méridiens de l'énergétique chinoise pour élaborer des touchers efficaces à induire telle ou telle réaction, telle ou telle relation. D'autres du côté des chakras de la tradition indienne. D'autres encore se sont basés sur le fonctionnement du système nerveux. L'explication est une chose, et la technique une autre chose.

Or, les hypnotiseurs connaissent, élaborent, pratiquent et se transmettent des types de touchers propre à induire l'hypnose et ce depuis les débuts de l'hypnose moderne (Des études, notamment en France aux XVIIIe et XIXe siècle et en URSS au XXe siècle, ont apportés des éclairages téchniques très intéressants dans ce domaine). En général, ces contacts, effleurements, pressions, tapotements, et autres sont accompagnés de suggestions verbales, si bien qu'on ne sait pas toujours ce qui est efficace à produire la réaction, sur qui, quand, et comment.

Cependant, il est notable qu'il est possible et même relativement facile d'induire un état d'hypnose à une personne dont on ne parle pas la langue et qui ne parle pas notre langue, sans prononcer un seul mot que cela passe par un contact physique ou seulement visuel.

Il n'y a rien de magique à cela, même si l'effet, pour un spectateur éventuel est suffisamment impressionnant pour qu'il s'imagine qu'il puisse y avoir une puissante magique transmise d'un être à l'autre. La seule magie est celle du système nerveux humain et de la communication de deux systèmes nerveux entre eux. Cela dit, certaines attitudes suggestives seront favorisées par l'intime conviction de l'hypnotiseur qu'il agit par une force magique, soit qu'il feigne momentanément cette conviction avec sincérité ou qu'il en soit dupe dans son système habituel de croyances. De même, il est possible, mais non vérifié, qu'une croyance magique de la part du sujet le rende également plus réceptif aux suggestions. Mais comme nous parlons d'un phénomène nerveux, physiologique, nous ne pouvons pas en tenir compte. Nous ne croyons pas que la naïveté soit jamais une qualité supplémentaire pour un sujet en hypnose. Les personnes disposant d'un bon esprit critique sont toutes aussi réceptives à l'hypnose que les personnes les plus crédules. Il arrive souvent que des personnes très peu sensibles aux suggestions soient très sensibles à l'hypnose. Et il arrive également souvent que des personnes très suggestibles et très influençables répondent assez mal à l'hypnose.

Sans révéler ici les techniques de l'hypnose tactile, on peut distinguer celles qui se basent sur un toucher répété ou prolongé et celles qui misent sur un toucher unique. On peut aussi distinguer les touchers statiques (pressions, …), les touchers mobiles (effleurements, glissements, ...), les touchers rythmiques (bercements, tapotements, ...), et les touchers uniques (massages, décontractions, catatonies, catalepsies...)

Apprendre les mécanisme de l'hypnose tactile et de la suggestion non-verbale devrait être une base pédagogique de l'hypnose avant même d'ajouter un mot au processus. En effet, cela permet de comprendre les mécanismes physiologiques en jeu et de se rassurer sur la simplicité d'induire l'hypnose sans avoir la pression d'un langage précis et maîtrisé.

Sans dire un mot, il est possible d'hypnotiser une personne. Pourtant ces démonstrations sont très rares. La plupart du temps, lorsqu'une personne fait la démonstration d'une hypnose non-verbale, elle se tait à un moment donné mais après avoir largement commenté ce qui allait se passer, etc... Ce qui revient en réalité à de nombreuses suggestions verbales. Ca n'est ni plus ni moins qu'un moment de silence dans une hypnose très bavarde.

La question qui revient souvent c'est, comment diriger cet état d'hypnose vers un bienfait ou une expérience particulière sans utiliser les mots ? Il n'est sûrement pas facile et peut-être même pas possible de tout suggérer par la pantomime ou l'exemple. Cela dit, beaucoup de « protocoles » de thérapie peuvent être montrés avec précision sans un mot. Beaucoup d'effets peuvent être également suggérés sans mots. Cela nécessite évidemment une solide formation dans ce sens.

Une autre question est celle de l'hypnose yeux fermés : comment réveiller une personne de l'hypnose si elle a les yeux fermés et qu'on a décidé de ne pas utiliser de mot ou qu'on ne parle pas de langue commune. En effet, même si l'hypnose peut aussi bien se faire yeux ouverts que yeux fermés, il n'est pas rare de constater que les yeux se ferment spontanément avec un certain stade d'approfondissement de l'état. Et beaucoup d'hypnotiseurs s'arrangent pour obtenir du sujet qu'il ferme les yeux ou le lui demandent. Si on travaille totalement en non-verbal, il est préférable d'installer la suggestion de réveil par pantomime avant la fermeture des yeux, au tout début, et de la lier à un contact tactile.

Ceci étant dit, l'hypnose tactile, comme les méthodes non verbales et physiologiques, est en général combinée avec les suggestions linguistiques, ce qui ne pose aucun problème de ce genre puisque le conditionnement du réveil pourra être explicité verbalement, ainsi que les suggestions de ce qu'on veut obtenir à l'intérieur de cet état.

Évidemment, il ne s'agit pas ici de citer des touchers et des techniques qu'un lecteur peu scrupuleux s'empresserait de tester autour de lui. Ces techniques restent destinées à l'exercice de professionnels qualifiés et demandent de suivre de formations adaptées pour en maîtriser tous les tenants et les aboutissants.
Cela dit, malgré la teneur apparemment théorique des articles de ce blog, l'apprenti curieux pourra trouver dans les différentes publications ici compilées nombre de « trucs » et d'exercices pour découvrir en amateur et en toute sécurité le mécanisme de l'hypnose. 


lundi 1 octobre 2012

La fonction du guide : une domination bienveillante ?

Ce dont nous allons parler, c'est de l'hypnose en tant que relation inégale entre deux individus.


Télémaque et Mentor




Le guide


Voici à peu près comment les choses se passent :

Si vous êtes dans une ville que vous ne connaissez pas, vous pouvez vous perdre facilement. Vous ne savez pas forcément où aller. Vous pouvez alors décider de placer votre confiance dans une personne qui sera votre guide. Bien sûr, il a quelque chose que vous n'avez pas : lui connaît bien cette ville et pas vous. Et toute votre relation reposera sur le fait que vous assumez avec confiance de profiter de sa supériorité sur vous dans ce domaine. Et vous le suivrez. En réalité, la confiance, vous l'avez déjà en partie avant même de le contacter. Mais en le connaissant, elle grandira et vous pourrez vraiment savoir jusqu'où vous pouvez le suivre les yeux fermés.

L'hypnose est exactement le même type de relation mais non pas dans le tourisme urbain, plutôt dans le tourisme des états de conscience.

Vous allez visiter un état second particulier. Peut-être est-ce un état tout nouveau pour vous (transe, somnambulisme, régression, etc...) Ou sûrement le connaissez-vous déjà sous sa forme naturelle et spontanée (hyper-concentration, hyper-imagination, sommeil, demi-sommeil). Dans ce cas, vous vous apprêtez à le visiter autrement.
Vous faites appel à un guide qu'on nomme parfois hypnotiseur. Si vous franchissez ce cap, c'est que vous avez déjà un peu de confiance, et peut-être encore beaucoup d’appréhension également. Au premier contact, vous pouvez approfondir cette confiance. Et lorsqu'elle est suffisante, vous vous laissez guider par ce qu'il dit. A tout moment, bien sûr, si votre guide ne semble plus vous guider proprement, vous cessez de le suivre. Mais tant que tout va bien, tout le plaisir consiste pour vous à ne prendre aucune décision et à suivre joyeusement les instructions. Vous n'avez pas à regarder la carte, alors vous pouvez prendre du plaisir à regarder le paysage.
Ainsi, l'hypnose vous « déplace » littéralement dans un autre disposition de la conscience. Et vous y allez guidé par l'hypnotiseur.
Et une fois dans cet endroit, lui connaît le chemin pour vous emmener où vous voulez. Alors vous continuez de le suivre. Vous, vous ne sauriez pas vous guider tout seul. Et c'est pour cela qu'il est là.

Et c'est aussi pourquoi l'hypnose a une telle relation avec la thérapie. C'est que tout acte psychothérapeutique actif est de cet ordre : vos représentations du monde ne vous ont pas permis de dénouer le nœud que vous vous trimbalez. La thérapie vous « déplace » dans une autre cadre, une autre vision, un autre système. Seul, vous y seriez perdu, mais le thérapeute vous y guide. Parfois même, il vous prend par la main. D'autre fois, il vous montre une direction et vous laisse y aller seul. Et dans cet autre cadre, vous voyez les choses différemment. Le nœud peut enfin se défaire. Il aura fallu ce petit voyage pour rentrer chez soi d'une façon meilleure.

L'hypnose comme la thérapie est donc une entrée pour vous dans le cadre d'un autre. C'est lui qui pose le cadre, les règles du jeu, car c'est lui qui connaît le terrain de jeu.

Maintenant, imaginez que vous êtes au milieu d'une ville que vous ne connaissez pas. Vous avez loué un guide. Vous lui faites confiance. Et celui-ci vous dit : « pour allez où vous voulez aller ? Faites comme vous le voulez. Je respecte pleinement votre liberté et ne vous suis en rien supérieur. Je ne sais rien et je sais que je ne sais rien. Alors maintenant vous pouvez prendre à gauche, ou tout droit, ou à droite, ou bien rester où vous êtes, ou pas. C'est à vous de le sentir. » Oui, vous comprenez où je veux en venir. Peut-être que vous feriez le bon choix spontanément. Peut-être que vous parcourriez toutes les rues et finiriez par trouver. Ou pas.
Et bien cette attitude qui s'est beaucoup développée en thérapie avant de régresser dernièrement reste par contre complètement impossible en hypnose, qui repose entièrement sur ce déplacement. Et pourtant, certains l'osent et cette attitude prend du terrain.

Parlons clairement. Mon expérience et ma connaissance m'incitent à penser aujourd'hui que l'essence de la relation hypnotique est une forme bienveillante de domination et de soumission consentie basée sur la confiance réciproque. Mais en aucun cas une forme d'égalité. Le guide n'est pas égale à son guidé dans le cadre de leur promenade. Cela ne signifie pas que les individus en soi soient supérieurs ou inférieurs, ou qu'ils doivent se dominer ou se soumettre les uns les autres dans l'absolu. Ca n'est pas non plus une apologie du pouvoir. Mais une description de ce qu'on appelle aujourd'hui par un anglicisme évocateur : le leading.
Et si l'ego du sujet l'incite à résister à se laisser guider, il met en échec tout la relation qui cessera d'être hypnotique. De même si la frilosité du guide l'empèche de marcher devant.
Le guide marche devant. C'est sa fonction. C'est son travail.
C'est grâce à l'installation d'un leading fort que l'on peut sur un claquement de doigt faire sortir une personne de l'hypnose et qu'elle se retrouve parfaitement éveillée. Et c'est aussi cette relation de parfait accompagnement en profondeur, à un niveau automatique qui donne toute sa spécificité à l'hypnose en tant qu'état de réceptivité où les changements sont rendus possibles.



La domination

Dans cette époque où l'opinion dominante est particulièrement frileuse face à toute forme de hiérachie, il est difficile de tenir un discours divergent de l'inévitable « tout se vaut », « toutes les idées (sauf certaines, cf. petite liste noire du politiquement incorrect) sont également valables », et « tout les êtres sont merveilleux ».
A chacun de se faire une opinion (qui sera de toute façon correcte et légitime par avance).

Cela dit, il devient également difficile d'admettre que les individus entre eux puissent s'organiser selon une relation dominant-dominé. D'ailleurs, le terme de domination est devenu négatif. Et l'idée de dominer une personne est une bien mauvaise chose. Paradoxalement nous faisons tout pour, et lorsque nous n'y réussissons pas, nous essayons de garder la face et de cacher notre frustration sous beaucoup de mauvaise foi.

Dans le cadre de la thérapie, l'époque du New Age a imposé une culture de l'anti-domination. L'hypnose était connue pour être une position dominante d'une personne sur une autre, et pour qu'elle survive dans cette nouvelle bien-pensance, il a fallu créer une idéologie autoritaire du « low status », la position basse.

Et l'hypnose a perdu à cet époque toute son essence. L'hypnotiseur est devenu une éponge sensée ne jamais rien savoir, ni imposer à son sujet (qu'il devient alors illégitime de nommer ainsi). Il utilise uniquement le vocabulaire de son consultant (rappel : consultant = celui qui consulte et non celui qui est consulté), il respecte et parfois adopte ses croyances, ses idées, son univers, son point de vue, ses jugements, ses névroses, etc... jamais il ne lui prescrit de faire telle ou telle chose mais il lui propose éventuellement, s'il le souhaite, de bien vouloir faire quelque chose qui lui viendrait à l'esprit. Cette mollesse du référent est décevante et frustrante pour les personnes qui font preuves de peu d'initiative naturelle qui attendaient qu'on leur dise quoi faire et où aller. Et cette mollesse offre à ceux des consultants qui s'avèrent plus forts de caractère une totale liberté de faire ce qu'ils veulent et de mener la séance eux-mêmes. De mener l'hypnotiseur par le bout du nez.

En soi, on pourrait dire : pourquoi pas ? Un thérapeute « Zélig » sans consistance peut être le catalyseur de type psychanalytique d'une auto-thérapie. C'est d'ailleurs là une grande marque de l'influence d'une certaine psychanalyse.
Mais l'attitude n'est pas seulement présentée comme une simple technique, mais encore comme une véritable posture morale : la position basse. Le thérapeute a désormais comme impératif moral de faire preuve à tout moment d'une humilité confinant à l'auto-humilitation, dans une sorte de récupération naïve du « je sais que je ne sais rien ». Or, le thérapeute est formé ; il a appris des choses. Et s'il décide de faire ce métier, c'est parce qu'il en arrive à un point où il peut se dire « je sais que je sais des choses et que j'ai la compétence pour en faire profiter mon prochain ».

Mais en vérité, le thérapeute-éponge qui refuse d'être un thérapeute-guide, ça ne marche pas. La séance face à un tel thérapeute se passe à peu près comme cela :
  • le thérapeute mène l'entretien uniquement si la personne en face lui en laisse l'occasion. Ses suggestions, s'il a le temps d'en placer, sont reçues par une personne qui n'y est pas forcément réceptive.
    - dans la phase d'usage de l'hypnose, le sujet au mieux part de lui-même en auto-hypnose et fait sa petite affaire avec la voix de l'autre en musique d'ambiance, et au pire, attend, les yeux fermés, vaguement relaxé, qu'il se passe quelque chose tandis que l'autre lui tient des propos inconsistants. Si survient un petit décrochage, l'hypnotiseur saute dessus pour le considérer comme le fruit de sa méthode d'induction, et en aucune façon de l'ennui, ou bien il passe à côté et ne l'exploite même pas.
  • Les phénomènes hypnotiques basés sur une impression de perdre le contrôle, ou les distorsions de la perception, de la mémoire, de la personnalité, si elles sont utiles sont quasiment impossibles à obtenir dans cette relation. Et d'autant plus qu'ils se présenteront comme extraordinaires.
  • Les résultats sont voués au hasard et de l'ordre du placébo
  • l'opérateur n'ayant aucune prise sur son sujet, si celui-ci est bel et bien rentré dans un état second (sommeil, etc...), il a le plus grand mal du monde à le réveiller, et il lui faut un long moment et beaucoup de suggestions progressives pour obtenir un sujet totalement réveillé.

L'hypnose est précisément basée sur une notion fondamentale dans la relation interhumaine, qui est la domination, au bon sens du terme. Cette domination animale est cette relation qu'on peut observer par exemple lorsque deux chiens jouent ou se battent, et l'un parvient à saisir le cou de l'autre entre ses crocs. Il ne lui fera pas de mal, mais l'autre accepte de se soumettre en se couchant sur le dos. A partir de là, leur relation est établie, même si, cinq minutes plus tard, il peuvent inverser la relation.

Chez l'humain, cette relation peut s'établir de plusieurs façons. Citons-en quelques unes.

  • par la confiance. C'est le rapport le plus souvent utilisé dans l'hypnose surtout depuis Milton Erickson au XXe siècle qui en a fait un paramètre d'une importance capitale, mais déjà bien avant lui. C'est clairement une position où une personne accepte l'ascendant d'un autre de plein gré et avec plaisir parce qu'il a une confiance suffisante en lui pour le suivre. C'est la position du guide que nous venons de développer. *(note en bas)
  • Par le langage. Une hiérarchie se crée naturellement entre les individus humains en fonction de leur maîtrise du langage, de leur registre, de la richesse de leur vocabulaire et de leur capacité à comprendre, à convaincre, à exprimer des idées, à défendre des arguments, voire à manipuler l'autre. Dans certains contextes, celui qui est dominé linguistiquement peut renverser le rapport par la force, pas le mépris, ou par la caricature. En hypnose, la maîtrise de la dimension linguistique est surtout utile pour assurer cette autorité intellectuelle qui incite l'autre à faire confiance à la personne en face. Une fois cette démonstration faite, la confiance établie, cette domination qui menace la compréhension des idées est à tempérer. Il s'agira alors d'être clair et d'être compris en stimulant le moins possible un effort pour comprendre. Donc, on adopte ensuite un langage simple et confortable pour tous qui n'interfère pas avec la régression naturelle du bercement hypnotique et au contraire l'encourage : un langage de plus en plus enfantin (et de moins en moins technique).
    Un hypnotiseur qui n'aurait pas un niveau de langage supérieur à son interlocuteur pourra se retrouver en difficulté, à moins d'assumer une autre façon d'établir la relation (en chercher une dans cette liste)
  • Par la culture et la connaissance. Cette domination peut être réelle ou non. Un diplôme affiché dans un cabinet suffit à donner à la plupart des gens l'impression que la personne en face en sait plus qu'eux, et qu'il est utile de l'écouter sagement et de faire ce qu'il dit. Ainsi, lorsqu'il suggère qu'on ira mieux, alors ça doit être vrai. C'est aussi cette relation qui entre en jeu dans la relation guide-guidé. Le guide connaît le chemin, c'est sa supériorité en terme de connaissance. Ou bien encore, il possède une carte qu'il pourra ou non donner à l'autre.
  • L'automatisme. On doit notamment à Binet, Ribot, Braid, Pavlov et bien d'autres des études sur cette question. Dans le cas qui nous intéresse, disons que cela commence par le fait de jouer le jeu de la soumission et de l'obéissante (compliance, en anglais) dans un premier temps, et qui se continue comme une relation naturelle de confiance. Par exemple, je vais faire accepter à la personne en face de faire une série de choses simples tel que lever un bras, le baisser, tourner la tête, dire un mot, etc... Avec la monotonie et la simplicité de l'exercice se crée une disposition de réceptivité simple chez l'autre. Cette phase peut durer trente secondes aussi bien qu'une heure pour voir apparaître un automatisme satisfaisant. Il suffit ensuite de lui demander progressivement des choses plus propres au développement d'une hypnose pour que celle-ci apparaisse rapidement. On peut dire que cette méthode repose vraiment sur le fait de « jouer le jeu ». La confiance est donc de mise au départ.
  • La peur. Méthode ancienne notamment utilisée par l'abbé Faria en son temps mais qui est restée très ancrée dans l'imagerie populaire. C'est en effet la méthode de subordination d'un individu la plus proche de la domination animale. Une personne qui a peur se retrouve parfois dans un état de réceptivité particulière qui la pousse à accepter ce que dit l'autre comme vrai, ou à suivre ses directives. C'est l'archétype de l'hypnose du vampire dans Dracula. On la nomme parfois « fascination » lorsqu'elle se présente sous une certaine forme, paradoxalement effrayante et séduisante. Pourtant, la docilité comme réponse à la peur se fait souvent sur fond d'une confiance. Sans confiance, la peur conduit à la soumission uniquement s'il y a menace. Dans l'hypnose moderne, évidemment nous faisons tout pour rassurer les personnes et éviter ce type de relation. Cela dit, lorsqu'une personne se prête pour la première fois au jeu de l'hypnose, elle ressent une appréhension qui la déstabilise et accroît sa réceptivité de façon bien utile pour qui sait l'utiliser et l'orienter rapidement vers un état rassurant et confortable. Les phénomènes hypnotiques tels que la paralysie ou les mouvements involontaires produisent également un tel effet.
  • La surprise. Variante moins négative de la peur, elle ouvre aussi vers un état de réceptivité particulière. Si je surprend quelqu'un, j'ai un temps d'avance sur lui. Dés lors, il peut accepter cette position et me suivre. La surprise marque une domination très vivace qu'il faut savoir saisir et exploiter par la confiance rapidement.
  • L'attente. La création d'une attente, la rétention d'information, l'art de ménager le suspense, les pauses dans la phrase, tout cela contribue aussi à la domination bienveillante. L'autre a envie de se prêter à cette douce soumission qui consiste à attendre pour enfin découvrir. C'est notamment la relation de l'auteur et du lecteur, du conteur et de son auditeur.
  • La confusion. La confusion mélange l'attente et l'illusion d'une domination intellectuelle. Qu'elle soit verbale ou non-verbale, la confusion est cet état passager dans lequel est plongée la personne qui « ne suit plus », qui est dépassée. Or, si je tiens un discours illogique, ou très abstrait, ou excessivement répétitif ou bien encore si je fais des gestes confus et étranges, tout en semblant parfaitement sérieux, mon interlocuteur peut expérimenter ces moments de décrochage durant lesquels il n'arrive plus à me suivre. Cela pose une certaine domination qu'il faut savoir saisir. Il passe en « low status » et me donne d'emblée un « high status » dans notre rapport. C'est alors que, si je lui dis quelque chose, ou bien que je lui demande quelque chose, il pourrait l'accepter plus volontiers. Etant perdu, il accepte que je le guide. Je le perd volontairement, pour le mettre en demande d'un guide. La désorientation spatiale en est un exemple édifiant.
  • La force physique. Elle impose évidemment un rapport disproportionné, non pas pour accepter intellectuellement les idées de l'autre, mais pour faire ce qu'il nous demande. Une personne qui pourrait nous faire du mal physiquement attire chez nous plus facilement un déploiement de comportements dociles visant à établir de bons rapports entre nous. Je n'ai pas le souvenir d'une hypnose basée sur un rapport de force, bien que ce paramètre puisse jouer dans certains cas de façon infime comme tout autre.
  • La domination sexuelle. Une personne qui peut offrir sexuellement ce que l'autre recherche est en position de domination évidente. Une très belle femme, par exemple, peut obtenir, dans certains contextes, qu'on la croit et qu'on fasse ce qu'elle demande plus facilement qu'une autre personne. La beauté est, d'une façon général et quelque soit le sexe, un paramètre qui facilite la confiance, comme le montrent les études.
  • L'argent. Et plus généralement, la domination sociale. Une personne qui porte un costume très cher est plus souvent obéi et voit autour de lui des personnes se soumettre naturellement beaucoup plus qu'une personne qui porte des habits miteux.
  • Bien d'autre modes de domination encore …


L'art de jouer sur les « status » n'a rien à voir avec une volonté de pouvoir malsaine. Lorsqu'on parle ici de domination, c'est parce qu'il s'agit d'une réalité. L'idée d'une parfaite égalité entre les personnes est belle, tout comme est belle l'idée d'un thérapeute qui « devient » son patient. Mais les belles idées ne font pas toujours de bonnes idées (des idées qui fonctionnent). Or, dans ce domaine, se multiplient des discours que beaucoup de gens gobent parce qu'ils sont « beaux ». Mais la question n'est pas là. Ce sont bien souvent des discours complètement déconnectés de la réalité de ce qu'est l'hypnose en tant que telle, de ses mécanismes et de l'efficacité réelle. Cette crainte d'étudier les véritables aspects de l'hypnose en appelant un chat un chat provient souvent de ce que beaucoup de mots, comme beaucoup de notions, sont devenues récemment péjoratives, voire négatives, ou même... absolument taboues. Regardez-donc, pour vous en convaincre les visages atour de vous lorsque vous prononcez ce si joli mot malheureusement maudit : manipulation. Quand le langage devient un tour de main, en un tournemain !


* note à propos de la confiance : ne nous y trompons pas, il ne s'agit aucunement d'une vérité relationnelle entre deux personnes qui reçoivent la confirmation de la bienveillance de l'un à l'égard de l'autre. Il s'agit d'une impression, bien souvent illusoire, parfois fondée. C'est assez technique, tout compte fait. A tel point que la confiance se provoque artificiellement. Bien souvent nous faisons confiance à des personnes qui n'en sont pas dignes réellement. Et nous connaissons tous des « trucs » pour inspirer confiance (séduction). Les faux voyants et les faux médiums sont des spécialistes en la matière. L'exposé des techniques qu'ils utilisent pour gagner totalement la confiance de leur interlocuteur expose parfaitement ce qui est en jeu dans cette relation. Par exemple, le fait d'utiliser les mots de la personne, de reprendre ses idées et ses phrases avec un peu de décalage donne un effet « oh, vous pensez tout comme moi » qui crée radicalement de la confiance. L'utilisation de phrases nécessairement vraie (obvies) est très utile dans ce sens également. Les études montrent que la flatterie est une technique redoutable aussi pour gagner la confiance d'une personne. La prétérition flatteuse est une arme de suggestion formidable également. L'usage des faux points communs est un classique de la séduction également.
L'hypnotiseur peut alors inspirer confiance naturellement, par sa nature bonne et honnête, tout comme il peut apprendre à inspirer confiance également par des centaines de « trucs » qui l'aideront à installer très rapidement un sentiment de familiarité et d'intimité propice à une hypnose rapide. Les deux ne sont pas incompatibles et il est souhaitable qu'un hypnotiseur se forme à tous ces outils de la création du « rapport hypnotique » et les maîtrise, même s'il considère que sa bonté doive inspirer une confiance naturelle et sincère. En effet, bien souvent, il lui sera utile de renforcer la confiance qu'il inspire, notamment face aux sujets résistants. De plus, il suffit qu'il rappelle physiquement à son sujet l'amant de sa femme... on ne maîtrise pas toujours tous les éléments de l'impression qu'on donne à quelqu'un.

mercredi 13 juin 2012

Petit cours sur la suggestion

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Pierre Janet (1859-1947)


Avant-propos : 
 
Il y a deux sortes d'influence à distinguer :
- action : inciter une personne à faire quelque chose en pensant qu'elle le fait de sa propre décision.
- représentation : influencer (sur le coup ou par avance) la façon dont une personne pense, ou va comprendre, interpréter, apprécier, ressentir quelque chose.

Les deux formes d'influence peuvent être liées puisqu'on peut passer par l'une pour parvenir à l'autre et que l'une comme l'autre peuvent passer par le fait d'influencer les croyances d'une personne, se attentes, etc...

Cependant il y a bien une différence notoire :

Si je dis à une personne « Ne pensez surtout pas à un bateau rose qui flotte dans le ciel ». En m'entendant prononcer ces mots, la personne ne peut pas ne pas se représenter un bateau rose qui flotte dans le ciel, surtout si je ne le dis pas trop vite. Elle y pensera à coup sûr. Le verbe « penser » renvoie à une représentation, et c'est une chose bien difficilement contrôlable volontairement. Qui n'a pas joué à évoquer des plats succulents pour faire saliver un ami qui vient de dire qu'il avait très faim ?

En revanche, si je dis à une personne « Ne me paye surtout pas un verre. » Il y a des chances que je meure de soif avant qu'elle décide, par esprit de contradiction de m'offrir un verre. C'est une action contrôlable, et la personne peut tout-à-fait facilement décider de le faire ou non. Commander à l'action de quelqu'un est une influence possible mais qui demande plus de subtilité et de discrétion dans la formulation. On privilégiera les suggestions indirectes et imperceptibles (subliminales).

C'est donc à l'influence des représentations que nous allons nous intéresser ici et non pas des actions.

Encore un détail important : dans un état ordinaire de conscience, la suggestion n'est pas une commande à laquelle on ne peut pas résister, c'est juste une nuance qui vise à influencer, mais qui n'est pas sûre de réussir. C'est pourquoi, en général, on combine diverses suggestions entre elles pour augmenter les chances de succès. L'efficacité de la suggestion dépend de beaucoup de paramètres extérieurs, et la même suggestion n'aura pas la même efficacité sur des personnes différentes, à des moments différents, prononcées de façons différentes, ou par des personnes différentes.

Nous ne traiterons pas ici de la suggestion dans un état d'hypnose ou dans un autre état altéré puisque alors les règles sont bien différentes. Il s'agit simplement ici de la suggestion dans la communication ordinaire, dans une relation normale, dans un état normal. 

 
Propos :

Prenons donc une expérience simple :

Je tends un seau d'eau tiède à une personne. Je veux qu'elle mette la main dans le seau et qu'elle trouve que l'eau est chaude. Pour qu'elle mette la main dans le seau, je vais simplement le lui demander.
Mais pour qu'elle trouve l'eau chaude alors qu'elle est parfaitement tiède, il faut que j'use de suggestions afin d'influencer son appréciation.

Voici donc une liste de formulations (quelques exemples seulement) suivies d'un petit commentaire sur leur pertinence dans cette expérience :

1. affirmation
  • L'eau est chaude
en anglais statement, affirmation. Jugement. Ca n'est pas une suggestion mais une pure affirmation. Le fait d'exprimer aussi sèchement mon opinion pourra influencer l'autre tout de même si nous sommes dans une relation où j'ai une grand influence morale sur lui, ou que cette personne a une tendance à accorder très peu de confiance à son jugement, ou si cette personne veut profondément aller dans mon sens. Mais dans tous les autres cas, une personne dans un état ordinaire de relation critique (non hypnotisée et personnalité mature) ne subira aucune influence.

2. instruction
  • Trouve que l'eau est chaude !
  • Je veux que tu trouves que l'eau est chaude !
  • L'eau te semble chaude !
Ces phrases sont des ordres purs et simples et pas encore des suggestions. Or les ordres portant sur la sensation ne seront presque jamais obéis sincèrement hors d'un état hypnotique. La personne pourra éventuellement mentir si elle ressent une forte pression de l'autorité. Mais le fait de lui ordonner ne lui fera pas pour autant sentir que l'eau est chaude. Au contraire, beaucoup de gens auront une tendance à prendre le contre-pied pour ne pas se soumettre à l'autorité directe. Il faudrait les combiner avec des techniques de soumission (compliance), comme la réciprocité, le fait de se rendre aimable, la concession, etc., mais ça n'est vraiment pas notre propos, d'autant que ça ne semble pas très pertinent lorsqu'il s'agit de représentations et de jugements.

3. suggestion directe
  • Tu as vu comme l'eau est chaude ?
  • Mets ta main dans l'eau si chaude

  • Attention, elle est peut-être chaude. 

  • Tu vas peut-être la trouver chaude. 

Ce sont déjà des suggestions car des tentatives d'influencer le jugement mais dites « directes » parce que le fait que l'eau soit chaude est encore central, et la suggestion est très évidente pour quiconque.

4. suggestion indirecte par présuppositions
  • Si tu veux te réchauffer, mets ta main dans l'eau ;
  • Est-ce que l'eau est plus chaude dés que tu y mets la main ou après quelques secondes ?
  • Est-ce que la chaleur de l'eau est encore supportable ou limite ?

Ici, on fait porter l'attention de la personne sur quelque chose qui présuppose déjà que l'eau est chaude. Dans les présuppositions, il y a plusieurs catégories (double-liens, implications...) que nous ne détaillerons pas ici.

5. suggestion indirecte par évocation
  • Je boue d'impatience de connaître ton avis. Tu sais comment parfois on peut percevoir les choses différemment les uns des autres. Quand on partage son avis sur quelque chose parfois, ça devient chaud, même. Quand il fait 30°c, si tu viens d'Egypte, tu n'auras pas chaud alors qu'un norvégien pourra vraiment trouver qu'il fait trop chaud. Tiens, mets ta main dans l'eau, doucement, fais attention et dis-moi comment tu la trouves ?

Suggestions subliminales. Le choix des mots, les idées mises en avant, les exemples, etc. évoquent tous ce que je veux suggérer : de la chaleur + le fait qu'une sensation est subjective (donc le fait qu'on peut s'illusionner). Cela crée un faisceau convergent d'associations d'idées qui favorisent le fait que la personne trouve l'eau chaude puisque l'idée de chaleur est déjà installée en elle au moment de l'expérience. Si la suggestion est suffisamment subtile (ce qui n'est volontairement pas le cas dans l'exemple ci-dessus), la personne ne s’aperçoit pas du tout que son jugement a été modifié par l'autre et croit que ce qu'elle fait ne vient que d'elle. C'est pourquoi il s'agit du style le plus indirect de suggestions et qui, utilisé très subtilement permet une influence très forte. Evidemment, plus on fera converger d'idées, de mots, d'images, etc... suggérant tous la même représentation et plus on aura de chance que la personne se laisse influencer par tout cela. Egalement, on aura soin de faire toutes ces suggestions dans un climat d’approbation (que la personne ait tendance à nous écouter en opinant positivement du chef).
Là aussi il y a des catégories (saupoudrage, etc...) mais qui ne nous semblent pas toujours pertinentes et pas utiles à détailler ici. 


Les suggestions non verbales : 


La pantomime : c'est un type de suggestions particulièrement efficaces si exécuté subtilement et non sur-joué. Je peux par exemple, mettre la main dans le seau moi-même mais faire mine de me brûler puis souffler sur ma main comme pour la refroidir. Le oui et le non : c'est une forme de suggestion non-verbale combinée à la suggestion verbale. Je peux dire par exemple « l'eau est peut-être froide, ou tiède ou alors l'eau est très chaude ». Et au moment ou je dis les mots « froide » et « tiède », je fais un léger geste « non » de la tête et peut-être une légère moue d'incrédulité. Lorsque je dis « l'eau est chaude » je le dis avec une voix légèrement plus projetée, plus assurée et en faisant un geste « oui » de la tête avec une expression de conviction. Cette suggestion, si elle est répétée et combinée avec d'autres est étonnamment très efficace avant et pendant l'expérience. L'effet de contraste : je peux mettre un seau d'eau glacée et un seau d'eau tiède. Je demande alors à la personne de mettre d'abord la main dans l'eau glacée avant de la mettre dans l'eau tiède qu'elle trouvera chaude.
Ici c'est le contexte qui influence le jugement. Je peux mettre en scène le contexte afin qu'il influence le jugement de la personne.
Le contexte : de la même façon, je peux mettre au mur des photographies et images évoquant la chaleur ou bien tenir la pièce particulièrement froide. Ca ne suffira sûrement pas, mais ça peut contribuer au faisceau convergent. 


Conclusions :

Ce ne sont que quelques exemples de suggestions et bien sûr il en existe beaucoup d'autres formes. Mais ces catégories principales vous permettrons d'y voir un peu plus clair. Retenez une chose : lorsqu'il s'agit des représentations (jugements, appréciations, perceptions, sensations, goûts, etc...) plus une suggestion est subtile, subliminale et imperceptible et plus elle est efficace. 


 Suggestion et hypnotisme :

Dans le champ de la recherche moderne, au XIXe siècle, la suggestion comme puissance d'influence a commencé a être étudiée dans le cadre des recherches sceptiques sur l'hypnotisme. Puis rapidement, à cet époque, les chercheurs ont distingués ces deux phénomènes et étudiés séparément l'hypnotisme et la suggestion.
Dans le cadre de l'hypnotisme, ce qu'on appelle la « suggestion hypnotique » est un phénomène assez distinct de la suggestion en général et qui mérite d'être étudié à part.
Cependant, pour parvenir à plonger une personne dans un état second d'hypnose, on s'est rapidement rendus compte que les suggestions (telles que décrites plus haut) ajoutaient beaucoup d'efficacité aux techniques physiologiques mécaniques et pouvaient même les remplacer. En gros, l'hypnose et la suggestion sont deux choses totalement distinctes, mais on peut obtenir de l'hypnose par la suggestion.
En réalité, la suggestion bien maîtrisée permet de recréer « artificiellement » beaucoup d'états altérés comme l'ivresse, la narcose, le sommeil, la stupeur, l'euphorie, le somnambulisme, l'obnubilation, l'obsession, la colère, etc., sans aucune substance et sans préparation préalable. Pas étonnant alors que la suggestion permette de provoquer des états d'hypnose.

Mais le plus étonnant, c'est qu'elle permet d'obtenir
sans passer par un état altéré la plupart des phénomènes d'illusion, d'hallucination, et de distorsion de la perception, de la mémoire, etc. qu'on obtenait jusque là avec les personnes en somnambulisme hypnotique ou des personnes en crise hystérique.
Les mots peuvent influencer à tel point notre jugement qu'ils changent les règles de notre réalité, sans même avoir à être dans un état second.


lundi 11 juin 2012

Les bons conseils, les mauvaises suggestions, et les dégâts de la pensée positive...


"The secret" : une version laïque contemporaine de l'intentionnalité judéo-chrétienne ?

Précédemment, j'ai présenté à plusieurs reprises ce qu'est une suggestion. En bref, une suggestion est une information (mot, phrase, idée, geste, image, etc...) qui tend à influencer une personne dans son jugement, son interprétation, sa perception. Si un ami m'envoie le sms suivant « est-ce que tu veux aller au cinéma ce soir ? », on ne peut pas dire que cette question soit très suggestive.
Si, par contre, il m'écrit « qu'est-ce que tu dirais de te faire un bon petit film entre pote ? », alors il est évident qu'il pose la question de façon suggestive. Il suggère au passage l'idée que ce sera bien agréable afin d'influencer ma réflexion et d'augmenter les chances que j’accepte.
Si mon ami est devant moi et qu'il me demande « est-ce que tu veux aller au cinéma ce soir ? », en faisant un geste « oui » avec la tête, un grand sourire et des yeux suppliants, c'est son attitude qui rend la demande suggestive : on parle alors de suggestion non-verbale. Sa façon de me demander n'est pas neutre, elle tend à influencer ma réponse.

La suggestion est un phénomène de la communication absolument extraordinaire. Il existe de nombreuses formes de suggestions, de nombreuses façon d'utiliser les mots, les tournures de phrases, la voix, les gestes, les images, etc., qui permettent d'influencer une personne subtilement dans son jugement, son interprétation, sa perception des choses. Et tout le monde utilise quotidiennement la suggestion, même sans le savoir.

Ce qui va nous intéresser particulièrement aujourd'hui, c'est précisément la façon dont on peut parfois dire ou croire quelque chose qu'on pense positif tandis qu'en réalité la façon dont on le formule, ou dont on se le formule contient une suggestion négative et parfois même très dangereuse.

Prenons un exemple simple : on entend parfois dire que « le bon sommeil, c'est le sommeil d'avant minuit ». Et je n'ai pas l'impression qu'il soit mal intentionné mon bon ami qui me dit « si tu veux être en forme, couche-toi avant minuit ». Et pourtant...
Qu'est-ce que cette simple phrase suggère ? Qu'est-ce qu'elle contient comme information tacite ? Tout simplement, que le sommeil d'après minuit est un « mauvais sommeil » et que si je me couche après minuit, je ne serai pas en forme. Et si je prends un peu trop au sérieux son conseil, chaque fois que pour une raison ou pour une autre je ne pourrai pas me coucher avant minuit, je commencerai à penser « Zut, je vais encore mal dormir et être fatigué demain ». Et en me mettant ça dans la tête, je me fais une auto-suggestion bien malheureuse et qui risque de ne pas m'aider à bien me reposer.

Si mon ami m'avait dit simplement « tu sais, le sommeil avant minuit est encore plus réparateur, alors si tu veux être encore plus en forme, je te conseille de te coucher avant minuit ». Comme je le répète souvent, la suggestion réside dans la nuance. En formulant les choses ainsi, il aurait suggéré que le sommeil est de toute façon quelque chose qui « répare », qu'il n'y a pas de mauvais sommeil. Si je me couche après minuit, c'est bien. Si je me couche avant minuit, c'est encore mieux ! Dans tous les cas, je peux être en forme et reposé. Alors, lorsque je n'ai pas l'occasion de me coucher avant minuit, je peux dire « tant pis, c'est pas grave, je vais quand même bien me reposer ». Et cette auto-suggestion a des chances de m'aider à trouver un repos bien plus facile.

Il en va de même pour toutes sortes de bons conseils très ordinaires.

Lorsqu'on tente de dissuader une personne de fumer en lui disant « Tu sais, quand on fume une fois, on est fumeur à vie. C'est irréversible, on ne redevient pas non-fumeur, on devient au mieux un ancien fumeur en sursis. » En disant ça, on prend un risque énorme : si la personne se met malgré tout à fumer, ce conseil qui, au départ, était pour son bien, pour le prévenir, le dissuader, devient pour lui une vraie prison. C'est faux : une personne qui a été fumeur pendant très longtemps peut devenir absolument et définitivement non-fumeur, et on en connaît tous. Mais si on a la croyance que ça n'est possible, cela devient très difficile d'arrêter.

Lorsqu'on dit à une personne : « pour te relaxer, installe-toi dans une salle très silencieuse ». On crée le risque que le moindre bruit la dérange puisqu'il viendra l'empêcher d'être dans une salle silencieuse, donc l'empêcher de se relaxer.
Si on lui dit « tu auras encore plus de facilité à te relaxer dans une salle silencieuse, mais même au milieu d'un concert de marteaux-piqueurs, tu peux changer ta respiration et te détendre », à ce moment là, la personne n'est pas limitée et peut se relaxer dans n'importe quelle circonstance. D'autant que par effet de contraste, les petits bruits inopportuns seront bien peu de chose par rapport à un concert de marteaux-piqueurs.

Tout simplement, le fait de se réjouir du beau temps : le fait même d'être heureux et réjouis, dynamique et optimistes lorsque le soleil brille va souvent de pair dans nos esprits avec le fait d'être déçus et tristes, mous et pessimistes lorsqu'il pleut.


De la même façon, il est bon de manger cinq fruits et légumes par jour, comme dit le slogan. Mais on peut très bien passer une journée merveilleuse en en ayant mangé que trois.

Ce principe, je l'appelle « l'aspirateur sans sac ». En effet, dans les publicités, on vous présente des aspirateurs qui ont l' « avantage de ne même plus avoir besoin de sacs ». En apparence, c'est une bonne chose. Et pourtant, le revers de la médaille, c'est qu'on se retrouve avec un bac à poussière pas toujours facile à vider et à nettoyer surtout en cas d'humidité. Le sac à poussière est facile à changer et assez propre et pas nécessairement une invention devenue ringarde comme le présentent les publicités. De la même façon, ce qui semble positif en apparence peut contenir un revers négatif. Et ce qui semble négatif ne l'est pas toujours autant qu'on le pense.

C'est un dilemme : affirmer un bien, c'est affirmer un mal. Et la solution à ce dilemme se situe dans la suggestion « utilisationniste » : tous les cas de figures amènent à ma conclusion.
Au lieu de dire, « A est positif », ce qui sous-entend que « B est négatif » (B est le contraire de A), je dis « A est encore plus positif que B ». Il s'agit d'une forme de conjonction paradoxale, « double bind » en anglais.

Une illustration édifiante de ce principe est à trouver dans les idéologies de la « pensée créatrice ».
Beaucoup d'idéologues parfois sectaires, parfois moins, assène comme une vérité leur hypothèse que notre pensée, toute seule, peut avoir le pouvoir de créer la réalité, ou tout au moins de l'influencer.
Ainsi, si je pense que je serai en bonne santé toute ma vie, j'augmente mes chances d'être en bonne santé dans l'avenir. Jusque là, rien de bien méchant. Mais qu'est-ce que cela suggère ? Que si je pense à la maladie, j'augmente mes chances de tomber malade. Rien ne prouve rationnellement cela et au contraire des études ont mis en évidence la fonction simulatrice du cerveau qui permet d'imaginer des choses afin de ne pas avoir à les vivre.

Il n’empêche que ce type d'idée fait de grands dégâts. On se met à avoir peur de sa propre pensée : j'ai peur de penser à la maladie parce que j'ai peur que ça me rende malade, j'ai peur de penser à la mort, parce que j'ai peur que ça ne la fasse venir.
C'est l'expression moderne des tabous et superstitions qui existent depuis bien longtemps : dans beaucoup de cultures, il est très mal vu de parler de malheurs, de la mort, ou de la maladie, et il existe souvent des rituels permettant d'enlever le pouvoir de ces mots (comme toucher du bois, etc...)

De façon moins macabre, on conseille de plus en plus souvent de visualiser ses objectifs atteints, comme de visualiser son futur succès, etc... Et on accuse bien souvent le fait d'avoir « pensé son échec » d'être coupable de nous avoir fait échouer. Là encore, on retrouve ces mêmes raccourcis très dangereux. En plus de la peur de l'échec qui empêche beaucoup de personnes d'agir, on ajoute une « peur de penser à l'échec ». Or, le constat est que n'importe quelle personne raisonnable qui fait quelque chose de risqué a tendance à envisager la situation dans laquelle sa tentative ne réussirait pas.

Si donc, on conseille plutôt à une personne de « ne pas avoir peur d'imaginer le pire, puis, également de bien prendre du plaisir à imaginer le meilleur », on se retrouve face à une suggestion bien plus constructive : ça n'est pas ta pensée qui fait tout, mais elle te permet d'étudier toutes les options pour ensuite faire au mieux et avoir le plus de chances de réussir ».

Avoir peur de sa propre pensée est une chose assez dangereuse puisque les idées tendent à surgir à la conscience par associations de façon souvent difficilement contrôlable. De plus, quand on cherche à « ne pas penser à quelque chose », c'est souvent là qu'on le plus de mal à le chasser de notre esprit.
Heureusement, peu de gens en arrivent à avoir peur de leur propre pensée au point d'en développer une vraie phobie de la pensée négative. Et pourtant, on observe ce symptôme de façon croissante notamment chez les personnes ayant adhérées à une idéologie de la pensée positive de façon assidue. 

Et dans certains cas, cette phobie du négatif peut amener à des pathologies psychiatriques lorsqu'elle se combine avec d'autres peurs. En effet, la peur d'avoir des hallucinations, comme il s'agit d'une pensée, amène une peur de la peur d'avoir des hallucinations, qui se traduit parfois par le développement d'hallucinations hystériques comme on aurait dit à une autre époque, c'est-à-dire d'origine psychique. Ou encore, la peur de la perte de contrôle, comme elle est une pensée, amène à une peur de la peur de la perte de contrôle (si je pense à la « perte de contrôle », je vais commencer à ne plus me contrôler) qui parfois justifie des symptômes de comportements incontrôlés.
 
 Or notre cerveau est fait pour nous autoriser à imaginer ce qui nous fait le plus peur sans pour autant craindre que cela ne le provoque. Si j'ai peur de perdre le contrôle de moi, c'est justement en imagination que je peux franchement affronter cette peur : je m'imagine la pire des situations dans laquelle je pourrais perdre le contrôle de moi. Je ne dis pas que cette pensée soit très agréable, mais je peux y penser, sans pour autant que ça ne le « programme » dans mon cerveau. Bien au contraire, ça tendrait à le « décharger ».

On rencontre une forme de cette phobie du négatif chez certains thérapeutes formés à la « formulation positive ». Dans certains courants de la communication thérapeutique, on enseigne (à tort) que la compréhension inconsciente des mots chez une personne ne prend pas en compte les négations et ainsi qu'il faut veiller, pour avoir un impact positif à ce que chaque mot soit positif. Ainsi, ces thérapeutes ne diront pas « vous avez un problème », mais « vous n'avez pas encore la solution ». Jusque là, cette formulation semble en effet suggestivement plus intéressante.
Le problème arrive quand cette idée est prise tellement au sérieux que certains thérapeutes pensent par exemple que le mot « peur » ne doit pas être prononcé si on ne veut pas « créer » de la peur.
N'importe qui peut faire l'expérience chez lui : répétez 300 fois le mot « peur ». Avez-vous peur ? Non ? En effet, le mot « peur » ne fait pas peur. Comme le mot « mort » ne tue pas. Le mot « maladie » n'est pas une maladie. Le mot « manger » ne fait pas grossir. Etc... Bien au contraire, il existe un phénomène appelé la saturation mentale : si on répète beaucoup un même mot, il sonne « étrangement » et semble perdre son sens. Plus un mot est répété et plus il devient anodin.
De la même façon, ces mêmes thérapeutes sont formés à reformuler votre propre façon de dire les choses pour lui donner une tournure positive. Si vous dites « j'aimerai me débarrasser de ma phobie des souris », ils vous répondront de telle sorte que le mot « phobie » n'apparaisse pas. « Vous aimeriez pouvoir vous sentir à l'aise devant une souris ». Le problème, c'est que ça n'est pas ce que vous avez dit, et que parfois ça tourne à l'acrobatie linguistique.
 
« J'aimerai arrêter de fumer.
  • Vous aimeriez pouvoir vous sentir libre de vos comportements?
  • Euh... en fait, j'aimerai arrêter de fumer dans un premier temps. »

    Le thérapeute qui se comporte excessivement en évitant le négatif communique à son patient très fortement l'information que les mots négatifs sont à éviter et à fuir. Ce qui revient à dire que les mots négatifs sont déjà des choses négatives. Ce qui revient à dire qu'il faut se méfier des mots. En bref, le patient se retrouve en face d'une personne incapable d'appeler un chat un chat parce qu'il a peur des mots. Et la dernière chose que le patient veut, c'est de se retrouver en fasse d'une personne qui a peur de parler de son problème.

    C'est l'effet Aspirateur sans sac : les mots positifs créent un monde positif. Oh, quelle belle pensée ! Et bien non, car cela signifie que les mots négatifs ne sont pas « que des mots », mais qu'ils créent déjà un monde négatif. Ce qui est faux.

    Certes le mot « bonheur » incite plus au bonheur que le mot malheur. Il est plus agréable à prononcer ou à penser. Et pourtant, cela ne signifie pas qu'on puisse devenir malheureux juste parce qu'on dit ou pense le mot « malheur ». Sauf à avoir une telle croyance.

    Voilà comment on utilise quotidiennement, sur soi comme sur les autres, des formes de suggestions que l'ont pense parfois gentilles et innocentes et qui peuvent entraîner des croyances très enfermantes, voire délétères.

    On a tendance à penser que les personnes qui prônent l'optimismes, la gentillesse, la santé, le succès, etc. font du bien au monde. Parfois, ils amènent avec eux bien plus de malheur que ceux qui s'autorisent et nous autorise à ne pas être toujours parfaits, impeccables, souriants et perpétuellement positifs.