mardi 24 janvier 2012

L'écriture automatique : mon cerveau en colocation ?

 Dr Thomas Hamilton et Mrs Poole lors d'une séance d'écriture en transe.

Le principe de l'écriture automatique est bien connu. Il s'agit d'un processus d'écriture où non seulement le choix des mots n'est pas conscient mais l'action physique du corps qui forme ou tape les lettres est perçue comme involontaire, voire incontrôlable. Nous ne parlerons pas ici de la prétendue écriture automatique qui consiste simplement à écrire n'importe quoi "au hasard", à laisser les mots venir, pour voir ce qui sort de notre "pure spontanéité. Bien que cette écriture spontanée puisse aboutir à une authentique surprise quant aux choix des mots et des phrases, et puisse être un exercice enrichissant, elle ne peut pas être dite automatique d'un strict point de vue expérimental.

Une expérience simple : écrivez un mot au hasard au crayon sur une feuille.
Cela paraît simplissime. Vous avez fait une seule chose, n'est-ce pas ? Et vous pensez avoir le plein contrôle de vous-même lorsque vous la faite, n'est-ce pas ? En réalité cela mobilise une grande quantité de neurones chargés de tâches très diverses et qui, par chance, travaillent pour la plupart sans nous demander notre avis. En gros, parmi ces tâches, on peut citer :

  • décider du mot à écrire (certainement la partie la plus difficile pour beaucoup d'entre nous). En réalité, la décision est prise dans le cerveau avant qu'on ait l'impression (l'illusion) de le décider. Pourtant, choisir finalement celui-ci, et renoncer aux autres est parfois si difficile, surtout devant un menu de restaurant...
  • retrouver une image mentale correspondant à l'orthographe du mot
  • voir la position de la feuille
  • ressentir + voir la position de la main
  • commander aux bons muscles d'opérer le bon degré de contraction pour à la fois, serrer correctement le crayon, placer la main au bon endroit au-dessus de la feuille, maintenir la tète tournée vers ce qu'il y a à voir,  etc...
  • diriger les yeux vers l'endroit précis de l'action, accommoder,  et réduire le champ de l'attention à la tâche en cours
  • descendre le crayon et l'appuyer sur la feuille avec exactement la bonne pression pour écrire sans casser la mine
  • bouger la main sans trembler dans différentes directions afin de tracer des barres et des ronds qui forment des lettres. Selon les personnes, lier les lettres entre elles où relever un peu le crayon pour reprendre une lettre à un autre endroit. Pour un changement de mot, lever le crayon et déplacer légèrement la main, ni trop ni trop peu.
  • Revenir compléter avec des accents, des barres aux T et des points sur les I si nécessaire.
  • Vérifier, par les yeux, que l'image obtenue permette de reconnaître le mot écrit. Et vérifier par la même occasion que l'orthographe est conforme à l'orthographe de référence dans la mémoire (cette fonction n'est pas très bien entraînée chez toutes les personnes... )
Tout cela, nous le faisons automatiquement. Vers 5-6 ans, il nous a fallu l'apprendre. Mais désormais, c'est chose relativement aisée, et nous n'avons heureusement pas à penser à chacun de ces aspects, et encore moins à contrôler les stimulations nerveuses, échanges thermiques, approvisionnement des muscles en oxygène, et autres (ré)actions qui se produisent dans le corps pour cette simple action.
Ajoutons que, lorsque nous exécutons cette simple expérience, il y a encore des parties de notre cerveau qui s'occupent de :

  • nous faire reconnaître que c'est bien nous qui sommes à l'auteur de cette action et nous donner l'illusion que c'est bien sous notre contrôle que tout cela c'est fait.
  • Enregistrer cette expérience dans la mémoire à court terme, voire dans d'autres types de mémoire
  • inscrire cette action dans une continuité de souvenir qui forgent notre expérience propre afin que nous percevions ce qui se passe comme un événement de notre existence.
  • Etc... (toutes tâches qui contribuent à ce qu'on appelle la conscience : identité, continuité, ego, contrôle, discernement, auto-évaluation, proprioception, etc...)

Il y a plusieurs domaines où l'on parle d'écriture automatique : la littérature, le spiritisme, l'hypnose, etc...

 En spiritisme, par exemple, l'expérience de l'écriture n'est pas reconnue par le sujet comme provenant de sa propre décision, mais son attente et sa croyance sont si fortes (j'assume ici une position sceptique) qu'il se convainc que sa main agit comme « possédée » par une autre conscience que la sienne. Cette simple conviction suffit à activer un système différent de référence qui fait appelle à un autre modèle d'écriture, et toutes les parties du cerveau qui le peuvent concourent à offrir à cette personne une expérience la plus convaincante possible de ce qu'elle désire si chèrement vivre. C'est une des caractéristiques du cerveau de faire son possible pour que la réalité ne déçoive pas l'attente et la croyance personnelle, développant pour cela des biais de confirmation, la mauvaise foi, l'amnésie, les faux-souvenirs, des illusions, des hallucinations, etc... Votre cerveau vous fait voir autant qu'il le peut ce que vous voulez voir, quitte à vous mentir. Éviter la déception, et la frustration d'un ego construit pendant des années sur un système de croyance est une des tâche de survie du cerveau : il nous protège contre la déception d'avoir tort. Sauf à accepter d'avoir tort (ce que l'on pense tous faire, n'est-ce pas?) Bref, si vous pensez très fortement qu'en faisant ceci, cela, etc., l'esprit d'Einstein, qui, avec Beethoven, ne trouve jamais de repos dans les milieux spirites, vous possédera et écrira à travers votre main, et que pour vous cette expérience représentera quelque chose de très important, il semble possible pour votre cerveau de le simuler de bonne foi à un très fort degré, vous faisant même oublier d'où viennent toutes les informations que le cerveau utilise pour cela, oubliant cette émission qu'on a vu sur Einstein à la télévision, et son écriture sur un bout de papier dans un musée des sciences, etc...

En littérature, l'écriture automatique est le phénomène courant d'un auteur qui passe tellement de temps à répéter cette action d'inventer un récit et de le transcrire immédiatement par écrit que son corps peut continuer cette action tant de fois répétée sans avoir recours à sa conscience, ni même au contrôle comme le fait de regarder ce qu'on écrit. Ainsi vous avez des écrivains qui, dans des états seconds, peuvent laisser leur conscience de coté, les yeux fermés ou révulsés, ou le regard hagard, et avoir sincèrement l'impression que leurs mains écrivent « toutes seules ». De la décision du mot à l'exécution de l'action, tout se fait normalement, mais le contrôle conscient et le sentiment d’être l'auteur de la décision ne sont plus nécessaires et sont laissés de coté, comme désactivés. Pour autant, je n'aurai pas forcément l'impression qu'une « autre conscience », l'esprit de quelqu'un d'autre est l'auteur du texte à ma place. Je peux très bien me dire que c'est « une partie de moi » qui a écrit ce texte, ou simplement « moi, mais de façon automatique ». (Merci Okham pour ce coup de rasoir)

La différence entre l'écriture automatique du spirite et celle de l'écrivain se résume à une question : est-ce que le contenu du texte me semble émaner d'une intelligence et d'une personnalité éloignée de la mienne, ou simplement une version plus intuitive de ce que j'aurais peut-être pu écrire avec un peu plus de travail et d’entraînement ?

En hypnose, les cas d'écriture automatique spontanée ou induite dans un cadre expérimental sont décrits depuis le XVIIIe siècle (Puységur, etc...), c'est-à-dire depuis les débuts de l'hypnose moderne et associé au somnambulisme provoqué. Il s'agit, comme en littérature, d'une écriture qui se fait absolument normalement, à la différence que la personne n'a pas le sentiment que la décision du mot et de la phrase vient d'elle. Le problème de l'induction de l'hypnose fait que, parfois la dissociation hypnotique n'est pas assez complète pour retrouver toutes les autres caractéristiques de l'écriture. Alors il faut souvent ré-entrainer la « main » de la personne afin que celle-ci écrive de façon lisible. Et les caractéristiques de la transe hypnotique font que l'expérience peut parfois s'accompagner d'une perte totale ou partielle des sensations dans la main, si bien que, si on place une planche sous son menton, la personne peut ignorer totalement que sa main est en train de bouger et d'écrire un mot. Peu importent ces modalités à condition que la personne soit authentiquement surprise de découvrir le mot qui s'écrit au moment où elle le lit. On peut l'autoriser à le lire au fur et à mesure, mais alors, à chaque lettre, en général écrite lentement et laborieusement, la personne s'efforcera de deviner le mot avant la fin, ce qui interrompt parfois l'écriture de la fin du mot. On peut aussi cacher ou demander à la personne de fermer les yeux, ce qui fait reposer la reconnaisse du mot uniquement sur les sensations de la main, s'il en reste, et qui ne permet pas toujours de deviner le mot écrit. Sans voir, la difficulté est de passer à la ligne et de ne pas réécrire sur des mots déjà écrits. Le risque du pâté littéraire est grand !
En état de dissociation totale ou transe somnambulique, la question est différente. La personne se trouve pleinement éveillée dans une conscience seconde. Elle peut écrire et « savoir » ce qu'elle écrit et reconnaître qu'elle a décidé d'écrire cela et même expliquer pourquoi et en débattre, etc... Mais à son réveil, la personne dans son état premier lira le mot comme si une autre personne l'avait écrit et en découvrira le contenu.

Mais dans tous les cas la question reste la même, que nous avons évoquée précédemment : est-ce que la « partie de moi » qui a écrit à mon insu n'est qu'une version de moi, peut-être libérée de certaines contraintes liées à mes doutes et à mes questionnements conscients, ou est-ce que cette partie, qui exprime un contenu réellement surprenant, est une personne très différente de moi, dont la personnalité, le savoir, les souvenirs, et les idées différent des miennes et qui « vit dans ma tête », dort quand je suis éveillé et se réveille quand on m'endort, et habite certaines parties de mon cerveau qui me sont inaccessibles, comme un parasite ou un colocataire discret ?

L’expérience de l'écriture automatique en hypnose fait apparaître beaucoup de degrés de différence : 

  1. Parfois, la main n'écrit que des mots entendus, saisis aux hasard sur l'instant, ou des mots en relation directe avec le contexte, ou bien continue un mouvement simple, etc... Dans ces cas, nous avons à faire à un simple automatisme, tellement familier qu'il peut se faire sans conscience, sans intelligence, mais incapable de créer un contenu original. Il s'agit juste d'un mouvement, qui, comme c'est souvent le cas en hypnose, est perçu comme « se faisant par lui-même » ou répondant à une demande de l'hypnotiseur, ou à une stimulation particulière. Un mouvement bête...
  2. Parfois, à partir de ce simple geste automatique, on peut obtenir des réponses à des questions différentes de celles qu'apporte la personne à l'état d'éveil, souvent plus honnêtes, moins voilées, parfois même très franches, des souvenirs non accessibles à la personne consciemment, etc... Le cerveau, pour répondre utilise avec plus ou moins de talent les apprentissages du langage comme la grammaire, la métaphore, pour exprimer des réponses qui semblent libérer des informations que la personne cache aux autres ou à elle-même. La personnalité est encore celle de la personne, mais dans un mode désinhibé, libéré de certaines contraintes sociales et ayant un meilleur accès à certaines informations personnelles. C'est cette écriture automatique qui est principalement utilisée dans l'hypnose thérapeutique non psychiatrique, ainsi que pour les démarches non thérapeutiques de connaissance de soi, ou pour un usage pédagogique de l'hypnose.
  3. Parfois l'écriture, par ses réponses ou par ce qu’elle écrit spontanément, semble sélectionner des informations imitant une personnalité vraiment seconde. L'écriture peut être différente, le vocabulaire, les pensées, les souvenirs peuvent être différents, la façon de comprendre les choses et d’interpréter les situations radicalement différente, l'intelligence et les compétences peuvent être très différentes, le caractère, etc... Parfois, la personnalité seconde organisée dans cette action peut même parler de la personnalité habituelle  à la troisième personne et se présenter sous un autre nom. Un truc en vous parle de vous comme si vous n’étiez pas là ou encore s'adresse à vous. Mieux vaut y être préparé. Tout cela évidemment se produit dans le cadre de l'expérience sans pour autant que la personne ne souffre de dédoublement spontané et pathologique de la personnalité et sans que ça ne se développe dans l'avenir. De plus, l'hypnotiseur fait bien en sorte que ça ne soit pas ses suggestions qui aient induit un tel dédoublement. La personnalité seconde, lorsqu'on l'interroge semble coexister depuis longtemps avec la personnalité première. Et on peut découvrir comme cela plusieurs personnalités pouvant se saisir de l'écriture. Une personnalité seconde peut faire preuve d'une sensibilité différente, de goûts, de sentiment et d'émotions différents. Et si on suggère à la personne que c'est telle autre personne qu'elle connaît assez qui écrit à travers sa main, tout se passe comme si son cerveau peut mobiliser un maximum de données et de calculs pour simuler le mieux possible une réponse probable de cette personne. La dimension de jeu de rôle de l'inconscient semble être une des caractéristiques principales de l'hypnose. En tout cas, c'est mon intime conviction. Et c'est ce qui fait que je ne peux pas voir le spiritisme comme autre chose qu'un phénomène naturel de psychologie déguisé. Un jeu de rôle qui ne se dit réalité. La simulation des phénomènes du cerveau par l'hypnotisme est un outil précieux de l'approche sceptique en psychologie.

Entre ces différentes degrés, il en existe beaucoup d'autres qui sont des intermédiaires ou des façons différentes pour l'écriture automatique de se développer. Ces degrés et ces variantes sont souvent le résultat de variations dans les suggestions, la méthode d'induction de l'hypnose, les attentes et les croyances des sujets et parfois des hypnotiseurs eux-mêmes. En hypnose, on veillera souvent à orienter les suggestions de façon que l'expérience soit vécue avec juste ce qu'il faut de dissociation pour ne pas faire surgir des dédoublements qui n'existent pas.

Depuis un siècle et demi que les hypnotiseurs observent ces données expérimentales et travaillent avec, la question se pose toujours de savoir ce qu'elles nous apprennent : qu'est-ce que l'inconscient ? N'est-il qu'une machine à réflexe qui continue automatiquement ce que nous avons déjà l'habitude de faire ? Est-il une version primaire, animale, non inhibée de nous-même ? Est-il multiple ou unique ? L'inconscient est-il en fait une autre conscience ? Le cerveau a-t-il le pouvoir d'organiser nos souvenirs, nos perceptions, nos pensées et notre caractère pour adopter à loisir d'autres personnalités complètes ? C'est que questionne les phénomènes de possession ainsi que les pathologies du dédoublement de personnalité. C'est ce que questionne également l'hypnose, à travers l'écriture automatique notamment, mais aussi le dédoublement totale qu'est la transe somnambulique, et autres phénomènes de dissociation du langage.

Tachons simplement de ne pas considérer les questions sans réponse comme une opportunité d'affirmer les explications les plus créatives et les plus farfelues sur la base de rien. Continuons de les questionner par la pratique ou de façon expérimentale en veillant à ne pas perdre notre sens critique et la rationalité qui fait l'intelligence de notre siècle.

Sommes-nous « plusieurs dans notre tête » ou un cerveau flexible capable d'incarner des rôles mieux que le meilleur acteur de théâtre du monde ? N'est-ce pas simplement qu'on vit selon un regard, sans pour autant perdre cette capacité à voir le monde sous d'autres angles ?

mardi 10 janvier 2012

L'Inconscient : un fantôme linguistique un peu encombrant

 
Hier une personne m'a demandé :

« Est-ce que vous pensez que mon inconscient est gentil ? » 

Évidemment, cette question est pleine d'implications. Dans cette simple phrase, on peut lire beaucoup d'informations cachées :
  • cette personne considère qu'il existe une entité ontologique telle qu'on puisse la désigner sous le nom de « inconscient ».
  • elle considère qu'il en existe autant que d'individu et qu'elle en possède un en propre.
  • cette personne accorde à cet « inconscient » des attributs d'intention habituellement attribués aux humains ou, dans certains cas, aux animaux, comme la gentillesse. (vision anthropomorphe de l'inconscient)
  • si elle me demande c'est que cette personne considère qu'elle n'a pas la compétence pour savoir seule si cet « inconscient » est ou non gentil (peut-être même suppose-t-elle qu'elle ne le connaît pas)
  • cette personne considère que moi, en tant que professionnel de ces affaires-là, j'ai une meilleure connaissance qu'elle de son « inconscient » et que j'ai la possibilité de lire dans ses intentions pour savoir si celui-ci est « gentil » ou non.
  • À la fois, elle utilise le verbe « penser », donc elle ne considère pas que j'ai une connaissance de la chose mais une simple opinion, une intuition.
  • Sa question implique aussi que divers inconscients peuvent avoir des attributs moraux différents. Un peut être gentil, et un autre non. Et le sien ? C'est à moi de dire.
  • Etc...
En entendant cette question, il m'est apparu qu'aucune des croyances et des suppositions qui la sous-tendent ne me semblait raisonnable. Lorsqu'on reconnaît à travers le discours de quelqu'un ses croyances, il est tout-à-fait raisonnable de les adopter temporairement afin de communiquer avec cette personne par un langage commun et compréhensible. C'est ce qui est recommandé en thérapie et qu'on appelle : la synchronisation.
Or, cette question n'entrant pas dans un cadre professionnel, il me tenait à cœur de faire passer un message différent et d'amener la personne à adopter temporairement le langage de mes convictions qui me semblent, évidemment, plus proche de la raison, mais surtout, et je pense qu'il est raisonnable de le penser, reposent sur des connaissances légèrement plus informées.
Le niveau de connaissance actuel sur le fonctionnement du cerveau permet d'avoir de la conscience et de l'inconscient une compréhension plus rationnelle que celle qui sous-tend cette phrase.

Cependant, n'étant pas neurologue, c'est en termes de langage que je vais donner à comprendre cette conception.

1er élément : Dissociation et sujet de la phrase

Nommer quelque chose ne le fait pas exister, (sauf dans des conceptions éidétiques qui me semblent hors de propos ici).
Le substantif « un inconscient » est un dérivé de l'adjectif « inconscient ». Or, il est pertinent d’utiliser les adverbes « inconsciemment » et « consciemment » pour réellement comprendre de quoi il s'agit.

Imaginons une action simple depuis différents point de vue :

A/ Je parle avec quelqu'un et, sans y prêter attention, je me gratte la joue. Cette personne, observateur extérieur qui lui y a prêté attention me dit : « Tu t'es gratté la joue ».
  1. Pour lui, le sujet de l'action c'est « TU », c'est-à-dire moi, dans l'ensemble. (= je crois reconnaître chez l'autre une conscience : altérité)
  2. Pour moi, au moment de l'action, je n'avais aucune conscience de l'action, donc pas de sujet, pas de verbe, rien. (= l'action s'est déroulé totalement automatiquement, sans que j'en prenne conscience, INCONSCIEMMENT)
  3. Quand la personne me fait remarquer cela, je me souviens et je me vois comme il m'a vu, je m'observe mentalement dans le souvenir et je fais la même remarque que lui : « JE » me suis gratté la joue. (= altérité puisque ce jeu est quelqu'un d'autre que j'observe sur l'image de mon souvenir. Je confonds le souvenir et l'action souvenue)
B/ Je parle avec quelqu'un et il me dit : « s'il te plaît, gratte-toi la joue ». J 'ai pris conscience de sa demande, et si je le fais, je peux vraiment avoir le sentiment que « JE me gratte la joue ». Le sujet de l'action, c'est JE, donc moi. En ce cas, on considère que l'action est faite CONSCIEMMENT.

C/ Je parle avec quelqu'un, il se gratte la joue, et cela me fait me gratter la joue automatiquement. Il me le fait remarquer sur le coup.
  1. Bien que je n'ai pas pris consciemment la décision de le faire, il n'est pas trop tard pour que je reconnaisse que c'est une partie de moi qui me gratte la joue, donc moi, donc « JE me gratte la joue ». Là encore, on peut considérer que, même si on ne sait pas trop pourquoi on le fait, on fait l'action CONSCIEMMENT, puisqu'on observe consciemment l'action. On confond l'observation et l'action observée.
  2. Comme je surprends l'action en cours et qui s'est décidée « sans moi », je pourrais faire la remarque suivante : « ma main gratte ma joue ». Le sujet de l'action est la main et non plus moi. La partie est dissociée du tout. C'est la définition-même de la dissociation. C'est une façon de désigner par la dissociation une action qui se fait INCONSCIEMMENT bien que l'observation puisse s'en faire CONSCIEMMENT. L'observation consciente par le sujet d'une action automatique qui se produit en ou sur lui peut interférer sur cet automatisme et l'interrompre, le modifier, ou ne pas le déranger. Ainsi, je me rend compte que je me gratte la joue :
  • je peux arrêter. (=interruption d'un schéma d'automatisme)
  • je peux me mettre à le faire en contrôlant l'action CONSCIEMMENT, volontairement, (= interruption et récupération d'un automatisme ; en général, cela aboutit à une exécution plus médiocre de l'action comme lorsqu'on marche sans y penser et que, sous le regard de quelques observateurs ou d'une caméra qui nous pointe du regard notre propre automatisme, on se met à vouloir contrôler consciemment sa façon de marcher et, au lieu que ça se fasse naturellement et avec compétence, la démarche devient rigide et maladroite.)
  • ou je peux encore laisser l'action se terminer en me contentant d’observer, voire de commenter. (= DISSOCIATION ; soit parce que l'action est courte et ne laisse pas le temps de se faire interrompre, soit que la personne soit bien « assise » dans la dissociation qui la maintien en position d'observateur. C'est là une caractéristique de l'état de dissociation qu'on appelle transe hypnotique.)
D/ Selon les croyances d'une personne, la dissociation peut être perçue et exprimée à travers de multiples sujets agissants.
Prenons pour ça un autre exemple. On dit rarement « Je bats mon cœur. ». Cette action est en général dissociée du fait de son caractère inexorablement automatique (sauf cas rares de yogi éventuellement). On dit alors « Mon cœur bat ». Mais demandez à plusieurs personne « Qui fait battre votre cœur ? »... si une personne ne refuse pas de répondre à cette question, elle entre nécessairement dans le jeu de celui qui la pose et va lui livrer sur un plateau le mythe (croyance) qui, dans son esprit, sous-tend et explique ce mystère.
  • Mon cerveau fait battre mon cœur
  • Mon corps fait battre mon cœur
  • La Vie qui circule en moi fait battre mon cœur
  • Dieu fait battre mon cœur
  • L'énergie vitale fait battre mon cœur
  • Le Qi (« chi » chinois) fait battre mon cœur
  • l'Amour universel fait battre mon cœur
  • une onde magnétique envoyée par le cerveau d'un grand serpent vert qui vit au centre de la terre fait battre mon cœur
  • l'inconscient fait battre mon cœur
  • « Je » fais battre mon cœur « inconsciemment » (le dernier mot annule le premier ou lui donne une acception nouvelle, abstraite et sujette à discussions).
Et vous saisissez évidemment toute l'absurdité de la supercherie linguistique qui nous pousse à bricoler une réponse la plus proche possible de nos convictions mythologiques profondes sur le monde afin de répondre à une telle question. Et alors, les tenants de telle ou telle réponse pourront se battre pour essayer de se convaincre les uns les autres que leur réponse est plus raisonnable et plus vraie, etc... Quelle différence donc entre les guerres d'écoles en psychologie et les guerres de religion ?

E/ Les personnes soucieuses de l'impact des suggestions, par exemple les hypnotiseurs, conscients de l'importance de ces formulations, sont, en général, particulièrement prudent quant à la façon dont leur langage crée des entités qui prennent la place de l'agent mécanique dans la dissociation.

a) quand un psychologue (ou autre) commence une phrase par « L'inconscient... » ou « Le subconscient... », il pose la réalité de ces entités. Et la différence est énorme, quand on a une autorité intellectuelle sur quelqu'un, entre lui dire : « Des souvenirs vous reviennent » et « Votre inconscient vous permet de vous souvenir ». Dans les deux cas, on exprime une action dissociée : le JE observe CE QUI SE PASSE. On a bien une observation consciente et une action inconsciente. De là dire qu'il existe quelque chose qu'on appellerait inconscient et qui pourrait vous permettre ou non des choses... il s'agit sûrement d'une « façon métaphorique d'expliquer les choses », tout au plus.
b) il existe une différence fondamentale entre :
  • utiliser un outil sémantique : le psychologue peut, par commodité de langage et parce que l'impact suggestif d'une telle dissociation est grand, parler de l'inconscient comme d'une personne dans le cadre du travail mené avec un patient. De même, par commodité, on dit souvent « le cerveau fait ceci ou cela », ou encore « le corps ressent », etc... Cela est de l'ordre de l'outil. En même temps que j'explique les choses, je crée tout un univers de fantômes, d’être hybrides en partie individus agissants, en partie capacités, en partie concepts, en partie organes... La tradition du langage psychologique consiste en cette implication d'entités sémantiques à vocation ontologique. La vulgarisation scientifique fait également cela. Dans ce cadre, dire « votre inconscient est gentil » n'est pas plus farfelu qu'autre chose. Quand on invente un fantôme appelé « inconscient », pourquoi ne pas le pourvoir de la capacité d’être méchant ou gentil. Quelle importance au fond ? Ou est l'erreur ? La thérapie consiste bien souvent a créer un lieu de pensée imaginaire répondant à des règles précises dans lequel on convoque les termes du problème pour les résoudre de façon que cela influe sur l'existence réelle de la personne. La thérapie se situe tout entière dans un langage métaphorique, tout comme le théâtre, la littérature, etc...
  • créer une véritable mystification, favoriser un obscurantisme de la connaissance en traitant, hors du cadre de la fiction, de ces entités comme si elles existaient. Il est facile de comprendre qu'un psychologue utilise l’inconscient, comme il est facile de comprendre qu'un écrivain écrive sur les licornes. Mais dans les deux cas il est difficile de comprendre quelle légitimité ils ont à dire que l'inconscient ou les licornes existent bel et bien, réellement, « scientifiquement ». Quelle différence alors entre littérature, psychologie et religion ?
Pourtant, on ne s'en prive pas. Les phrases impliquant le substantif « inconscient » et lui prêtant des attributs, des capacités, des jugements, des traits de personnalités, etc., on en lit et on en entend quotidiennement. Et l'anthropomorphisme s'épanouit joyeusement. Alors que de leur coté, les neurosciences étudient les comportements et l'action du cerveau exactement sur le modèle de l'explication linguistique que je viens d'évoquer : pendant cette action, y a t-il ou non activation de la zone cérébrale permettant d'attribuer l'action à un JE ? Si oui, l'action sera reconnue comme consciente, et sinon inconsciente. En réalité c'est plutôt : que se passe-t-il dans le cerveau de différent entre une action perçue comme volontaire et la même action perçue comme involontaire et encore la même action non perçue. C'est ainsi qu'on recherche quelle activation du cerveau correspond à la conscience comme identité.
De plus, les neurosciences tendent à montrer que la conscience est toujours en retard sur le choix automatique du cerveau, ce qui tend à confirmer qu'il s'agit d'une impression de conscience, même si toutefois, dans le cadre de l'apprentissage, la conscience reste un chemin d'intégration d'automatismes nouveaux, donc, une capacité d'innovation et de progrès.

En définitive, il me semble utile et efficace dans certains cadres pratiques, de parler de l’inconscient. Mais il est plus prudent d'ajouter qu'on fait « comme si » il existait quelque chose comme l'inconscient et qui corresponde à l'ensemble de nos automatismes, qu'on les observe, qu'on oublie de les observer, ou qu'on ne puisse pas les observer. Et il me semble important de communiquer autant que possible en utilisant l’adverbe « inconsciemment » accolé à un verbe, plutôt que de posé le substantif « inconscient » comme sujet ou objet de la phrase, en particulier dans des articles, publications diverses et communications médiatiques.

2ème élément : La responsabilité.

La personne qui demande si son inconscient est gentil se réfère à un outil de jugement de ce qui est gentil et de ce qui ne l'est pas qui m'échappe totalement. Je ne peux pas en juger comme elle pourrait en juger.
D'aucuns diraient que c'est justement un jugement de la conscience sur l'action inconsciente de l'individu. Or, il est tout-à-fait probable que le fait de juger quelque chose comme gentil ou non se décide neurologiquement de façon très automatique bien avant que ne se développe le sentiment d'avoir volontairement produit ce jugement. D'où le fait de pouvoir accéder à ce jugement prédéterminé soit par la réflexion, soit pas « l'intuition », la sensation, etc... La façon dont je pense juger que c'est gentil n'a pas tellement d'importance puisque je ne prends pas conscience des multiples paramètres sociaux, neurologiques, contextuels, psychologiques, etc., qui entrent en jeu dans ce simple jugement. Ce qui en résulte que le jugement de gentillesse, s'il existe, est un mécanisme inconscient. Par conséquent, savoir si un mécanisme inconscient est gentil ou non, revient à appliquer un mécanisme sur un autre. Savoir si l'inconscient est gentil ou non revient à demander à son poissonnier si son poisson est frais.
Pourtant, dans le cas où on pose un nouveau sujet de l'action (Ma main gratte ma joue, Dieu me fait gratter la joue, le serpent vert me fait gratter la joue, l'esprit d'Einstein me fait gratter la joue, l'univers me fait gratter la joue, l'inconscient me fait gratter la joue...), arrive une autre question : celle de la responsabilité de l'action. Pour faire bref : c'est pas ma faute, c'est ma main ; c'est pas ma faute, c'est Dieu ; c'est pas ma faute, c'est l'esprit d'Einstein ; c'est pas ma faute, c'est le serpent vert ; c'est pas ma faute, c'est l'univers ; c'est pas ma faute, c'est mon inconscient.
Dans le cadre moral de la responsabilité, la dissociation attribuée à un sujet différent du « JE » pose un grand problème. Et dans ce cadre une personne pourrait trouver que « son inconscient est méchant avec elle ». Ca n'a pas de sens dans le cadre de la psychoneurologie, mais ça a du sens notamment dans le cadre de la psychologie qui va considérer que plusieurs forces d'intention peuvent coexister chez une même personne, une étant reconnue comme « JE », et d'autres non. C'est ainsi qu'on peut comprendre les conflits chez l'individu et qu'une personne peut s'opposer à son propre inconscient ou le trouver méchant. Imaginons qu'une partie de moi veuille ma survie, et une autre partie veuille me détruire. Si je m'assimile à la première, j'aurais l'impression que « quelque chose, en moi, veut me détruire malgré mon désir de vivre ». Si je m'assimile à la seconde, je dirais que « Je veux profondément mourir et pourtant, c'est plus fort que moi, il y a en moi comme un instinct de survie, une force de vie qui m’empêche de sombrer ».

3ème élément : la validation par un tiers.

La personne me demande si moi, avec ma grille d'évaluation, je trouve que son inconscient est gentil ou non. Elle me demande donc de valider le fait qu'elle n'est pas responsable. Elle cherche à m'obliger, par un double lien très subtile, à la conforter dans l'idée qu'il y a bien une force en elle qui peut ne pas être gentille ou être gentille, et qu'elle n'y peut rien puisque ça n'est pas elle, et qu'elle n'en est pas responsable mais éventuellement victime et donc à plaindre.
Si je réponds à sa question par un oui ou un non, j'accepte ses règles du jeu et qui l'arrangent sûrement quelque soit ma réponse. Mais en même temps, si je réponds, j’accepte de me laisser manipuler dans un système de pensée qui n'est pas le mien.

Comment répondre ?

Quoi répondre à une question aussi dénuée de sens dans mon cadre de compréhension du monde et pourtant certainement très significative et même chargée de beaucoup d'implications très importantes dans l'univers de cette personne ? Et comment condenser en quelques mots simples une réponse qui invite la personne a adopter mon cadre de compréhension pour tenter de répondre à sa question et ainsi, lui offrir l’opportunité de penser différemment le problème et d'apporter un éclairage nouveau sur toutes les implications personnelles qui se cachent derrière ? En même temps, la question morale, je voulais la reformuler pour l'éclairer autrement mais surtout ne pas y répondre. Et refuser un tel double lien, refuser de m'engager dans une réponse qui ne me concerne pas et échappe à ma compétence demandait que je réponde à sa question par une autre question.

Voilà donc ce que je lui ai répondu :
« Qu'est-ce que vous en pensez ? Si vous me faites du bien sans le faire exprès, c'est gentil quand même de votre part ? Si vous me faites du mal mais sans le faire exprès, c'est méchant quand même de votre part ? Et si c'est à vous-même que vous faite du bien ou du mal, mais sans le faire exprès ? »
Ça condense l'idée d'action involontaire et de jugement moral tout en renvoyant à la dissociation et à la relation à soi. J'ai bien reformulé sa question en termes simples et adéquats à ma conception et sans y répondre. Et pourtant la question reste d'une difficulté extrême. Non, la question « Vous pensez que mon inconscient est gentil ? » n'est pas une question simple. C'est une question qui, en dépit de son apparente naïveté, mélange psychologie et philosophie morale au plus plus profond d'elle-même et pose une énigme digne d'animer toute l'existence d'une personne. Au lieu d'y répondre par soi-même, cette personne a tenté de s'en sortir en me demandant une réponse toute faite. Ça l'aurait sûrement aidé, aiguillé, soulagé. Mais c'est se vouloir gourou ou grand prêtre que de répondre à ces questions à la place des autres. Je l'ai donc laissé repartir avec...

jeudi 5 janvier 2012

Erickson : l'état post-hypnotique et son utilisation, 2ème partie

(Cet article ne se destine pas aux non-professionnels qu'il ennuiera sûrement royalement.)

 Dr Milton Erickson, psychiatre, 1901-1980, USA

Comme nous l'avons déjà évoqué dans la première partie, le fait qu'une prestation post-hypnotique soit accompagnée (partiellement ou totalement) d'un état de transe hypnotique et qu'une interférence dans cette prestation suffise à provoquer l'émergence d'une transe profonde n'est pas seulement une curiosité de la psychologie mais un phénomène qui présente de multiples utilités et laisse entrevoir de multiples applications. En 1941, Erickson constatait déjà que cette transe post-hypnotique permettait entre autres
  • « l'élaboration de critères objectifs pour les états de transe et les conditions de transe,
  • l’entraînement des sujets à développer des transes plus profondes,
  • l'obtention directe de divers phénomènes hypnotiques sans passer par le processus d'induction de transe.
  • De plus, la transe post-hypnotique se rapporte au problème général de la dissociation,
  • aux divers problèmes des phénomènes hypnotiques individuels, tels que le rapport hypnotique, l'amnésie, les souvenirs sélectifs, la catalepsie et les états dissociés,
  • et aux implications générales des phénomènes post-hypnotiques sur le plan expérimental et thérapeutique. »

A. La TPH comme preuve de l'hypnose.

Tout d'abord, Erickson insiste sur la valeur de la transe spontanée comme « preuve » de la transe d'origine. En clair, lorsqu'il y a vraiment besoin de savoir si un sujet a été hypnotisé ou a simplement simulé avec une complaisance involontaire les comportements qui étaient attendus de lui, il suffirait de lui proposer une suggestion post-hypnotique puis d'observer si l'exécution de celle-ci passe par une phrase de réorientation vers la transe et si les interférences plongent bel-et-bien le sujet dans un abyme de stupeur hypnotique. Cette idée pose question, cependant, dans le cadre expérimental ou pédagogique, ou lors de démonstrations, ou lors de spectacles d'hypnose, ou pour trancher les discussions entre hypnotiseurs, ce type de preuve de la transe par la suggestion post-hypnotique s'avère redoutablement efficace et même nécessaire pour la cartographie IRM de la transe.
Erickson ajoute : « Apparemment, la transe post-hypnotique est un phénomène séquentiel ; elle se fonde sur la transe originale et constitue en réalité une reviviscence des éléments hypnotiques de cette transe. » On perçoit évidemment l'importance de cette remarque pour une utilisation thérapeutique de la transe post-hypnotique. Par exemple, si lors d'une transe hypnotique particulièrement active et dynamique, je suggère l'exécution d'une tâche automatique par le sujet juste avant de s'endormir, dans le but d'exploiter la transe qui accompagnera la tâche, j'ai des chances d'induire malheureusement un type de transe dynamique au moment du sommeil, sauf si la tâche consiste précisément à se détendre et à s'endormir, ou comprend ces comportements.
Erickson précise justement que la formulation de la suggestion post-hypnotique peut comprendre des suggestions impliquant une transe post-hypnotique différente de la transe d'origine. C'est notamment un léger flou introduit dans l'instruction qui empêchera la reproduction exacte de la transe tandis qu'une formulation extrêmement précise impliquera souvent une réminiscence fidèle. Inutile de préciser ici cet aspect technique et très spécifique de formulation des suggestions.
Notons seulement qu'il est l'occasion pour Erickson de rappeler qu' « on ne devrait jamais supposer que le sujet comprend les instructions de la même façon que l'hypnotiste. Pas plus qu'on ne devrait supposer qu'une même formulation doive nécessairement véhiculer le même sens pour des sujets différents. »

Erickson fait reposer ce principe de test sur « l'incapacité à développer une transe spontanée lors de l'exécution apparente de la suggestion post-hypnotique chez des sujets qui,
  • soit manifestaient de la complaisance,
  • soit étaient trop empressés à croire qu'ils étaient en transe,
  • soit avaient réussi, pour diverses raisons, à simuler un état hypnotique. »
Et également sur ces personnes qui « vont réellement aller dans une transe hypnotique profonde mais qui, pour des raisons qui leur sont propres,
  • semblent incapables de réaliser le fait qu'elles ont été hypnotisées
  • ou ne peuvent se l'avouer,
  • et refusent donc de croire qu'elles sont ou ont été hypnotisées.
Ces sujets développent toujours une transe spontanée à l'exécution des suggestions hypnotiques, un événement qui en lui-même constitue souvent un moyen efficace pour corriger leur état d'esprit et leurs croyances erronées. » Ce que certains appellent aujourd'hui, un « convincer », ou un recadrage.

La transe post-hypnotique permet donc de repérer les simulations, même quand le sujet se trompe lui-même, de confirmer la transe aux sceptiques, et d'autres preuves encore.

B. La TPH comme méthode rapide d'induction d'un somnambulisme hypnotique.

L'utilisation la plus intéressante de la transe post-hypnotique n'est sûrement pas son rôle de test. Pour introduire d'autres utilisations, Erickson rapporte un exemple charmant que j'aimerais citer ici :
« Une enfant de cinq ans, qui n'avait jamais assisté à une transe hypnotique fut reçue seule par l'hypnotiste (je rappelle que c'est ainsi qu'Erickson se désigne lui-même). Elle fut installée sur une chaise et il lui répéta à maintes reprises de « dormir » et de « dormir très profondément », tout en tenant sa poupée préférée. Elle ne reçut aucune autre sorte de suggestion jusqu'à ce qu'elle fut apparemment profondément endormie pour quelques temps. Ensuite, il lui dit, comme suggestion post-hypnotique, qu'un autre jour l'hypnotiste lui poserait des questions à propos de sa poupée, après quoi elle devrait (a) la placer sur une chaise, (b) s'asseoir à coté d'elle, et (c) attendre que la poupée s'endorme. Après avoir répété plusieurs fois ces instructions, il lui dit de se réveiller et de continuer à jouer. Il eut recours à cette triple suggestion post-hypnotique puisque y obéir amènerait progressivement le sujet dans une attitude essentiellement statique. Le troisième volet, en particulier, exigeait une forme de réponse passive et prolongée qui nécessiterait la persistance de la transe post-hypnotique spontanée.
Quelques jour plus tard, alors qu'elle jouait, il l'interrogea l'air de rien sur sa poupée. Elle sortir la poupée de son berceau, la montra fièrement et expliqua alors que la poupée était fatiguée et voulait dormir, et tout en parlant, elle l'installa, sur la chaise et s'assit tranquillement à coté d'elle pour la regarder. Elle donna bientôt l'impression d’être dans un état de transe, alors que ses yeux étaient encore ouverts. Quand l'hypnotiste lui demanda ce qu'elle faisait, elle répondit : « j'attends », et elle hocha affirmativement la tête quand il lui dit d'un ton insistant : « Reste juste comme tu es et continue à attendre. » Il fit alors des tests, tout en évitant ce qui pourrait provoquer une manifestation qui ne serait qu'une réaction à une quelconque suggestion hypnotique involontaire ; il retrouva une large variété de phénomènes typiques de la transe induite de manière habituelle ».

La fillette faisait montre d'une catalepsie générale l’empêchant de bouger de sa position initiale. Elle développa également des hallucinations visuelles positives (on a enlevé la poupée et elle continue de la surveiller comme si de rien n'était). De même, elle ne réagissait qu'aux stimuli provenant de l'hypnotiseur et ne semblait pas percevoir les autres personnes ni réagir à ce qu'ils faisaient. Par la suite, elle démontra une amnésie totale de la transe et reprit la conversation là où elle avait bifurqué sur la transe spontanée comme si de rien n'était.

Rappelons qu'en 1941, cette « astuce » pour induire une transe somnambulique directement à partir d'un sommeil hypnotique sans passer par le développement progressif de tous les comportements du somnambulisme constituait une véritable innovation. Aujourd'hui, elle fait ou devrait faire partie des méthodes couramment utilisées pour l'induction de la transe hypnotique somnambulique. La seule différence est que les hypnotiseurs ont beaucoup plus rarement qu'à l'époque recours au somnambulisme hypnotique.

La transe post-hypnotique est une méthode express d’entraînement à l'hypnose :
« On reconnaît en général l'importance de répéter des inductions de transe pour obtenir des états hypnotiques plus profonds, mais la prestation post-hypnotique et la transe qui l'accompagne permettent d'atteindre cet objectif de façon plus satisfaisante et plus facile. Il en est surtout ainsi parce que la prestation post-hypnotique fournit l'occasion d'obtenir rapidement un état de transe, sans que les sujets s'y attendent et n'aient l'occasion de s'y préparer ni d'adapter de quelque manière leur comportement »
Pour Erickson, c'est l'alternative à la suggestion, et notamment à l’entraînement laborieux par la suggestion d'une dissociation par rapport aux schémas de comportement de l'état d'éveil.

C. La TPH en thérapie.

« En situation thérapeutique, l'utilisation de la transe post-hypnotique spontanée possède des mérites particuliers pour la psychothérapie hypnotique, puisqu'elle évite le développement des résistances et rend le patient particulièrement sensible aux suggestions thérapeutiques. De plus, l'amnésie qui suit cette transe spontanée est moins facilement rompue par le désir du patient de se souvenir des suggestions qu'il a reçues comme c'est si souvent le cas dans les transes induites. Il y a donc moins de risque que le patient conteste la psychothérapie dispensée. De plus, la transe post-hypnotique spontanée permet de combiner facilement la thérapie à l'état vigile et à l'état hypnotique, ce qui est souvent absolument essentiel pour obtenir de bons résultats. »

D. La TPH comme dissociation réelle ; perspective et problèmes.

Dans la suite de l'article, Erickson explique en quoi la transe post-hypnotique est une dissociation, c'est-à-dire bel et bien une transe. L'action programmée ne s'intègre par à ce que le sujet est en train de faire à l'état d'éveil. Le sujet s'interrompt, change d'attitude et de comportement, exécute sa tâche avec ou sans interférence, puis reprend le fil de son activité, avec une amnésie totale de l'interruption. Pour Erickson, cette dissociation ouvre de grande perspective expérimentale. Pour ma part, j'aimerais souligner que c'est précisément cela que trop d'hypnotiseurs semblent négliger quand ils « s'amusent » à programmer des comportements (internes ou externes) à des sujets aussi bien en hypnose de spectacle qu'en hypnothérapie. Ces comportements automatiques ne vont pas s'ajouter au comportement normal de la personne mais interférer avec lui. Par exemple, si je demande à un sujet, lorsqu'il parle en public, d'adopter une attitude de parfaite conviction et de parfaite aisance à chaque fois que son regard croisera celui de telle ou telle personne, je prend le risque que l'exécution de ce changement programmé entraîne une réminiscence de la transe d'origine, une rupture du fil de comportement et des trous de mémoire chez le sujet. Dans la pratique, on s’aperçoit qu'il existe des façons de formuler les suggestions qui permettent qu'elles agissent non pas à un niveau « post-hypnotique », mais comme l'amélioration d'un comportement à l'état vigile. Cependant, ce fait entraîne la nécessité d'un savoir-faire et confirme que l'hypnose n'est pas un jeu d'amateur mais l'affaire de professionnels éclairés et nécessite une formation solide à ses aspects les plus spécifiques.

Il est possible, comme l'explique Erickson, de superposer une action consciente et une prestation post-hypnotique. Cependant, cela demande de bien formuler la suggestion sans évoquer l'action consciente afin de na pas induire un va-et-vient d'un état à un autre, d'un tache à une autre.
« Dans l'approche expérimentale du concept de dissociation, le problème consiste en fait à concevoir une technique qui assure l'indépendance des tâches malgré la simultanéité des prestations ».

Les développements ultérieurs d'Erickson sur le problème de la simultanéité des tâches à des niveaux différents de conscience introduit une réflexion possible sur les techniques d’entraînement à l'hypnose par la saturation. C'est la question du partage de l'attention et la circonscription d'une tâche à une partie d'une autre. Mais c'est là un thème que je garde pour plus tard.

Je ne peux que vous inviter à lire les cas rapportés dans cet article et que je peux malheureusement pas tous citer et notamment les expériences avec le garçon de ferme ou avec les sténographes.

Bonne lecture...

mercredi 4 janvier 2012

Erickson : l'état post-hypnotique et son utilisation

(Cet article ne se destine pas aux non-professionnels qu'il ennuiera sûrement royalement.)

Woody Allen, Le sortilège du scorpion de jade 2001 : la suggestion post-hypnotique dans la culture populaire

Après avoir défini l'acte post-hypnotique comme étant un acte effectué par un sujet hypnotique après son réveil de la transe, en réponse à des suggestions données durant l'état de transe, cet acte étant effectué sans que le sujet ne manifeste qu'il perçoit consciemment la cause ni le motif sous-jacents à cet acte,  le Dr Milton Erickson et son épouse Elizabeth Erickson, dans un article de 1941, tentent de comprendre la résurgence de l'état de transe hypnotique au moment de l’exécution d'une suggestion post-hypnotique et qui se maintient parfois pendant tout l'acte.
Les enjeux d'une telle constatation sont innombrables et même si depuis soixante-dix ans la connaissance sur ce sujet a beaucoup évoluée, cet article peu rigoureux et parfois assez vindicatif contient toutefois les éléments de base pour la réflexion et l'exploration pratique d'une richesse indiscutable.
Aujourd'hui, beaucoup d'hypnotiseurs utilisent habilement les suggestions post-hypnotiques que ce soit dans un but thérapeutique ou pédagogique, dans le but de démontrer un comportement ou de simuler une spontanéité factice dans le cadre d'une recherche comportementale ou même encore dans le simple mais légitime but de divertir tout en faisant la démonstration des possibilités inconscientes. Cependant, prendre conscience qu'au-delà de l’exécution de l'acte post-hypnotique, il y a l'émergence d'un véritable état est fondamental pour éviter les programmations malencontreuses d'états de transe au quotidien et également pour donner à ces actes programmés des applications qui dépassent le simple comportement. Imaginons une application simple en anesthésie : un sujet en transe profonde à qui l'on apprend l'anesthésie hypnotique afin de le préparer à une opération chirurgicale future. Cette capacité demande l'induction d'un état hypnotique au moment même de l'opération et l'hypnotiseur devra donc être à nouveau présent. A moins, bien entendu, que l'on programme le développement d'un état hypnotique. C'est là que la suggestion post-hypnotique constitue un outil très précieux. Voici un exemple : on suggère que lorsqu'il sera allongé sur la table d'opération, il aura instantanément l'obsession de vouloir se souvenir des mots exacts du dernier livre qu'il a lu, et que cette tâche ardue l'occupera jusqu'à la fin de l'opération. Lors de l'exécution de la tâche, quelque soit la période de temps qui sépare l'hypnose de l'opération, il développera un état d'absorption hypnotique profonde dans lequel il sera en pleine disposition naturelle de sa capacité d'anesthésie et pourra même développer une relative amnésie naturelle de l'opération. Voilà le type de développement que ces travaux ont permis et qui sont encore très actuels. Notons également qu'il s'agit sûrement d'une des méthodes les plus intéressantes d'induction de transes somnambuliques chez les sujets peu expérimentés en hypnose et normalement réceptifs, comme le démontre son utilisation chez certains hypnotiseurs de spectacle.

Permettez-moi de citer quelques extraits de l'article en question :

« Les manifestations hypnotiques spécifiques qui se développent en rapport avec l'exécution de l'acte post-hypnotique suivent un schéma essentiellement constant, bien que la durée des différents éléments du comportement varie beaucoup selon l'objectif poursuivi et la personnalité du sujet. Ces manifestions suivent rapidement l'émission du signal spécifique à l'acte post-hypnotique, et elles ont tendance à respecter la séquence suivante : le sujet suspend ce qu'il est en train de faire, il prend un air distrait et lointain, avec une perte d'éclat du regard, des pupilles dilatées et une impossibilité à accomoder, puis il manifeste un état de catalepsie, le champ de son attention se fixe et se rétrécit, il paraît résolu, manifeste une perte de contact marquée avec son environnement général et une absence de réaction à tout stimulus externe jusqu'à ce que l'acte post-hypnotique soit en cours de réalisation ou soit terminé, selon la durée effective de l'état de transe lui-même et les impératifs de la tâche post-hypnotique. Même quand l'état de transe disparaît, ces manifestations perdurent, avec quelques modifications, et se traduisent par un comportement résolu, rigide, et presque compulsif, un état d'absorption et un manque de réaction général jusqu'à ce que le sujet se réoriente de lui-même dans la situation du moment.
« De la même façon, à un degré moindre, la disparition de l'état de transe et, à un degré beaucoup plus grand, l'achèvement de la prestation post-hypnotique, sont marqués par une brève période de confusion et de désorientation dont le sujet émerge rapidement en prêtant de nouveau toute son attention à la situation du moment. Mais, surtout, cette confusion et cette désorientation sont plus nettes si, pendant l'état d'absorption dans la prestation post-hypnotique, il survient quelque changement notable ou quelque modification dans la situation extérieure. De plus, il apparaît habituellement une amnésie, qu'elle soit partielle ou totale, de l'acte post-hypnotique et des événements concomitants survenus en dehors de la situation post-hypnotique. Dans les cas où le sujet retrouve le souvenir du déroulement des événements, on découvrira que ces souvenirs sont flous, erronés, et sont souvent plus des déductions que des souvenirs, déductions fondées sur ce qu'il a interprété ou compris de la situation au moment où il s'est réorienté. Pourtant, même si le sujet ne se souvient que peu ou pas du tout des circonstances concomitantes, il peut arriver qu'il se rappelle clairement de la totalité de la prestation post-hypnotique, mais il va la considérer simplement comme une impulsion isolée, inexplicable, limitée, ou plus souvent, comme une compulsion n'ayant aucun rapport avec le reste de la situation. »

Citons encore le cas rapportés par les Erickson :

« Le récit suivant, fait de manière hésitante et incertaine, par un sujet qui venait d'effectuer un acte post-hypnotique, illustre la plupart de ces points :
Nous parlions de quelque chose, dont je ne me souviens pas du tout maintenant, quand j'ai soudain vu ce livre et je devais absolument me diriger vers lui, le prendre et le regarder – je ne sais pas pourquoi – je sentais seulement que je devais – une impulsion soudaine, je suppose. Puis je suis revenu à ma place. C'est ainsi que ça s'est passé. Mais vous avez du me voir parce que j'ai du passer près de vous pour le prendre – je ne vois pas d'autre façon d'aller jusque-là. Puis, quand je l'ai reposé, j'ai du mettre ces autres livres dessus. Du moins, je ne pense pas que quelqu'un d'autre l'ait fait, puisque je ne me souviens pas qu'il y ait eu quelqu'un d'autre de ce coté de la pièce – mais je n'ai pas fait attention à grand-chose, je pense, parce que, bien que je sache que j'ai regardé attentivement ce livre et que je l'ai ouvert, je n'en connais ni l'auteur ni le titre – probablement de la fiction rien qu'à le voir. De toute façon, c'est bizarre – probablement une impulsion sur le coup et ça ne veut rien dire. De quoi étions-nous en train de parler ? »

A la suite de cette citation, Erickson explique comment la création d'une interférence au moment – de préférence au début – de l'exécution de l'acte programmé crée un état de confusion et d'attente hypnotique en tous points semblable à une transe somnambulique induite de façon habituelle. L'idéal étant que cette interférence soit exécutée par la personne avec qui l'hypnotisé était en rapport (en lien) au moment où il a reçu la suggestion post-hypnotique et que cette interférence empêche complètement l'exécution de la tâche afin de plonger le sujet dans une expectative abyssale de nature profondément hypnotique. Ainsi, dans le cas cité plus haut, si on retire le livre en question après qu'il a eu pour effet de déclencher l'exécution de tâche, la personne se retrouve désorientée. Durant ce laps de temps, l'hypnotiseur pourra faire preuve de toute son habileté pour établir rapidement un rapport hypnotique et ainsi mener une séance d'hypnose complète. En termes modernes, on pourrait dire qu'on a programmé un pattern de comportement inconscient – ou subconscient - et qu'au moment de l’exécution de celui-ci on pratique une interruption de pattern et une récupération du leading.
Erickson donne quelques exemples de façons d'interrompre ce pattern : en supprimant un objet important pour l’exécution de la tâche, en pratiquant une catalepsie d'un ou des deux bras, en adressant une suggestion vague d'interruption du genre « Restez comme vous êtes, là maintenant ». Mais on peut encore imaginer d'autres interférences respectueuses de l’intégrité du sujet.

« Une telle interférence a généralement pour effet d'interrompre totalement les réactions du sujet qui semble alors attendre d'autres instructions, alors que son apparence et ses attitudes suggèrent un état identique à celui de la transe profonde telle qu'elle est induite habituellement, et on peut déclencher chez lui tous les phénomènes habituels de la transe hypnotique profonde. S'il est ensuite autorisé à reprendre l'exécution de la tâche post-hypnotique, il s'en suivra un réveil spontané en temps voulu ; on pourra ainsi comparer directement et immédiatement le comportement en état d'éveil et le comportement hypnotique, et faire aussi la preuve de l'amnésie pour l'acte post-hypnotique, pour l'interférence, et pour les événements de l'état de transe. Par contre, si on n'utilise pas l'état particulier de réceptivité créé par l'interférence, le sujet tend à revenir à sa tâche post-hypnotique. Le sujet, par la suite, se comporte essentiellement comme s'il n'y avait pas eu d'interférence, mais ensuite, l'état de transe spontanée tend nettement à persister jusqu'à ce que la tâche post-hypnotique soit terminée. C'est surtout vrai si l'interférence a rendu la tâche plus difficile.»
Et cette dernière remarque est d'une importance capitale. Non seulement l'interférence peut avoir comme utilité de créer une transe profonde disponible et pouvant être utilisée à bien, mais encore, elle peut avoir pour simple fonction de gêner le sujet dans sa tâche et inciter ainsi le développement d'une transe persistante afin que le sujet « fasse abstraction totale de l'environnement et se consacre tout entier à l’exécution de sa tâche ». Cette fonction de l'interférence est l'explication du comportement de « zombie » de certains sujets en transe post-hypnotique qui rencontrent des difficultés à combiner l'environnement et leur tâche programmée, notamment en hypnose de spectacle où l'on joue parfois volontairement sur ces interférences.
Par la suite, les Erickson décrivent l'utilisation des mauvaises interférences. Par exemple, dans l'expérience du livre citée plus haut, si une personne qui n'est pas en rapport hypnotique avec le sujet intervient et enlève le livre, les sujets avaient tendance à halluciner le livre pour finir leur tâche sur un livre virtuel pris pour réel, ou bien encore d'halluciner la présence du livre déjà à l'endroit où eux-mêmes devaient le poser, ou d'autres explications du même type.
Erickson ajoute : « on avait ainsi la preuve indirecte que le sujet hypnotique avait perdu le contact avec l'environnement extérieur et avait tendance à substituer des images mémorisées aux objets réels, comportement hautement caractéristique de l'état hypnotique. »

Puis Erickson précise la nature de la suggestion post-hypnotique et son lien de nécessité à l'amnésie. Là encore, je préfère le citer :
« En cas d'absence d'amnésie pour les suggestions post-hypnotiques : dans cette situation, il ne peut y avoir de véritable prestation post-hypnotique à proprement parler, puisque les sujets comprennent dés le début, à un niveau conscient de perception, les causes et les motivations sous-jacentes du comportement, et donc de l'acte. Par conséquent, la performance est de même nature que celle suggérée à une personne dans son état d'éveil ordinaire. Dans de tels exemples, l'acte est essentiellement de nature volontaire, bien que souvent un autre élément puisse entrer en ligne de compte – c'est-à-dire le sentiment d’être poussé à exécuter la tâche précisée, bien que les sujets semblent avoir une parfaite compréhension de la situation. Les sujets peuvent ainsi se rappeler des instructions données et être pleinement conscients de ce qu'ils ont à faire et pourquoi ils doivent le faire, et pourtant ressentir un besoin irrésistible qui les pousse à exécuter l'acte, avec le sentiment de n'avoir pas le choix. »
Là encore cette remarque est essentielle pour distinguer différentes qualités de transe hypnotique et de suggestions. Lors des prestations d'hypnose pour le divertissement, bien souvent, l'hypnotiseur se contente, à raison, de l’exécution irrépressible de l'acte demandé. Que le sujet se souvienne de ce qu'on lui a demandé et exprime une impossibilité de ne pas le faire, ou bien qu'il le fasse sans même comprendre pourquoi il le fait et sans se souvenir qu'on le lui ait demandé, la différence importe peu pour les besoins du divertissement. En réalité, certains numéros élaborés nécessitent des véritables suggestions post-hypnotiques et ne sont donc exécutés qu'avec d'excellent sujets hypnotiques ou des sujets entraînés à l'hypnose, afin, notamment d'obtenir des hallucinations complètes, des amnésies totales, etc. Cependant, dans d'autres contextes, il est important de bien faire la différence entre ces deux types de comportements. Dans un cas l'obéissance est consciente mais pleinement acceptée par un phénomène d'auto-conviction ou de compulsion. Dans l'autre, avec ou sans compulsion, la tâche est exécutée sans même reconnaître qu'il s'agisse de l'obéissance à une instruction. En thérapie, par exemple, cette différence est capitale tant elle permet ou non au patient de s'approprier le succès de son action. Afin d'obtenir des suggestions post-hypnotiques réelles, on s'assurera d'abord de la capacité du sujet à développer des amnésies quant aux transes hypnotiques, notamment en approfondissant les états induits.
Pourtant, je pense qu'il est inexact de dire comme Erickson le fait que le type auto-complaisant de suggestions post-hypnotiques n'en est pas réellement un. Une autre stratégie que l'amnésie se met en place pour parvenir au même résultat : l’exécution de la tâche. La compulsion, bien qu'elle puisse coexister avec le souvenir des instructions dans une dissociation caractéristique des états moyens d'hypnose, tient lieu de phénomène inconscient purement post-hypnotique.
La difficulté tient au fait que, par complaisance à l'égard de l'hypnotiseur, les sujets peuvent alors simuler la compulsion, voire s'en convaincre sans réellement être sous son empire. C'est le grand problème de crédibilité de certains numéros de spectacle ou certaines démonstrations scientifiques qui ne reposent pas sur un test probant du caractère hypnotique de la prestation. Heureusement, le réalisme des réactions et leur aspect « réflexe » ainsi que des latences mentales significatives et un certain littéralisme permettent de reconnaître un comportement hypnotique d'une simulation même chez un sujet ne développant pas d'amnésie totale entre les états.
Ainsi, on aurait au moins trois qualités de réponses : la réponse simulée, de nature pleinement consciente ; la réponse reconnue comme telle mais automatisée, dénotant une dissociation entre la motricité et la conscience, et la réponse pleinement automatisée, somnambulique ou non, mais accompagnée d'une parfaite amnésie des instructions. En réalité, c'est beaucoup plus complexe puisqu'il y encore les cas où, par « état-dépendance », le souvenir de l'instruction revient avec la transe spontanée qui accompagne le début de la prestation post-hypnotique, et encore d'autres cas particuliers qu'Erickson évoque plus loin. Toutefois, c'est sûrement sur la base de ces trois types de réponse qu'on peut juger de la profondeur de la transe induite au moment où les instructions ont été données : transe légère = échec de la suggestion post-hypnotique ou exécution consciente ; transe moyenne = exécution consciente mais irrépressible ; transe profonde = exécution pleinement satisfaisante de la suggestion post-hypnotique avec amnésie de la suggestion.

Erickson précise par la suite que certains sujets, réticents à exécuter la tâche demandée de façon pleinement automatique vont également développer une conscience de l'acte afin d'obéir consciemment et ainsi garder un contrôle sur la situation. Cela confirme bien entendu l'intuition que la prestation post-hypnotique ne se fait que sur la base d'une profonde acceptation et qu'aucune prestation ne pourrait se faire si le sujet estimait que celle-ci ne puisse pas être une expérience plaisante, intéressante, enrichissante et bénéfique pour lui.

Il est à noter comme nous l'avons évoqué qu'un sujet peut avoir une parfaite amnésie des instructions post-hypnotiques puis recouvrer ces souvenirs avant d’exécuter la tâche, ce qui l’entraîne soit à réaliser ce qu'il allait faire et ne pas le faire, soit à réaliser ce qu'il allait faire et le faire généreusement, soit à réaliser ce qu'il allait faire et développer un sentiment de devoir le faire ou une perte de contrôle dissociée. Ou bien simplement, s'en souvenant justement parce qu'il est replongé dans ce même état où il a reçu ces instructions, il se souvient de ce qu'il doit faire et le fait simplement, puis ce réveil pleinement, naturellement et spontanément à la fin de la prestation post-hypnotique.

Voilà en gros pour la transe post-hypnotique et il y aurait encore beaucoup à dire. Mais reste à voir son utilité avec la suite de l'article. A suivre...